Revue Suisse 1/2018

19 Revue Suisse / Janvier 2018 / N°1 Makala est une des nouvelles stars du hip-hop suisse. Son rap est le produit d’une certaine Genève, celle de ses banlieues. Photo Keystone Les rappeurs politiques La Suisse romande a eu son rap politique. Par exemple en 1993, le groupe lausannois Sens Unik, qui a participé à la naissance du hip-hop français, faisait part de sa vision du pays dans «L’île au trésor»: «Il existe une île au trésor. Un pays fantasmagorique qui n’est autre qu’un coffre-fort. Où sont dissimulées des montagnes de pièces d’or coulées par des âmes sanguinaires dans les moules de la mort.» Et en 2003, le rappeur lausannois Stress s’attaquait à l’UDC dans «Fuck Blocher»: «Ce pays si prospère a voté pour la peur. Comment un pays aussi multiculturel que la Suisse accepte au Conseil fédéral Blocher, ce raciste. Le blême, c’est que les jeunes ça les botte pas donc ils ne votent pas.» pas son histoire, s’en tape de celle des autres. Vote pour chasser l’immi- grant sauf s’il transpire dans un maillot. J’habite en Valais, p’t’être que c’est l’endroit parfait pour en parler. Des guerres non déclarées entre villes, villages et mêmes quartiers. T’aimes pas ton voisin, dur d’accep- ter l’étranger.» Avec un fort taux d’étrangers Ce rap a-t-il quelque chose de spécifiquement suisse? Thibault Eigen- mann estime qu’il est le produit d’une certaine Genève, celle de ses banlieues. Il souligne que ces cités ne connaissent pas les problèmes endémiques et la violence de certaines banlieues françaises racontées par le rap hexagonal. Il indique cependant que les familles des artistes qu’il produit ont dû parfois lutter pour s’en sortir. «En Suisse, l’école publique est de bonne qualité», rappelle-t-il, avant de décrire dans ces lieux un environnement particulier, avec un taux très élevé d’étran- gers. «Le langage est un peu différent pour un enfant qui a des parents allophones, et dans un quartier multiculturel, la façon de s’exprimer est plus tendue. Cela vient peut-être du fait que si l’on n’est pas sûr de ce qu’on dit, on va le prononcer avec plus de force. Ces pour cette rai- son je pense que les jeunes des cités sont plus disposés à faire du rap que ceux des beaux quartiers.» Ainsi, le langage des rappeurs de la Superwak Clique emprunte parfois aux clichés du «gangsta rap» américain, mais sans que le dis- cours soit fondé sur une réalité ultraviolente. «La fourre de Gun Love Fiction – l’albumdeMakala paru en 2017 –montre un pistolet braqué sur une tête, c’est violent comme image, mais c’est une violence ciné- matographique utilisée pour parler desmaux et des réussites de notre société», estime le cofondateur de Colors Label. Ce serait l’une des qua- lités de ce rap romand, plus détaché, qui ferait qu’il s’exporte en France et dans d’autres pays francophones. «Ces rappeurs sont comme des gros poissons dans une petite mare», conclut HadrienMauron, qui se réjouit de pouvoir de temps à autre croiser les artistes de cette clique au McDonald’s du coin.

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