Revue Suisse 1/2018
21 Revue Suisse / Janvier 2018 / N°1 BENJAMIN STEFFEN Revue Suisse: Bernhard Russi, vous allez construire la piste de la descente olym- pique de Pyeongchang qui aura lieu à Jeongseon. Est-il vrai que ce processus a débuté il y a plus d’une décennie et demie déjà, en 2001? Pour être plus précis, les débuts remontent à encore plus longtemps. Dans les années 90, je me rendais souvent en Corée du Sud, car les Coréens du Sud souhaitaient concevoir une piste de slalom et de sla- lom géant répondant aux exigences de la Coupe du monde. Plus tard, unmembre du comité olympique coréenm’a expliqué que le pays sou- haitait organiser un jour les Jeux olympiques d’hiver. En ce qui concernait la piste de des- cente, j’ai alors répondu: «Mais pour cela, il faut une mon- tagne.» Il me semblait impos- sible qu’en Corée du Sud, il existe unemontagne adaptée à une descente olympique et présentant le dénivelé minimum obliga- toire de 800mètres. En Corée, la plupart des montagnes ressemblent à une pyramide avec quatre arêtes s’élevant vers une pointe. La seule possibilité serait donc de descendre uniquement une arête, ce qui ne constituerait pas une superbe piste. Et quelle a été la solution? Vers l’année2000, j’ai reçu l’informationconcrètequ’à Jeongseon, il exis- tait une montagne différente avec le dénivelé nécessaire. J’ai étudié les cartes et jeme suis rendu en Corée du Sud. La première inspection a eu lieu le 20 août 2001. Nous avons suivi quelques sentiers qui étaient sans doute utilisés uniquement par des animaux ou des gardes forestiers. Quelle est la taille d’un tel groupe d’inspection? Nous étions environ dix ou douze. Une personne connaissait la mon- tagne, une autre lamétéo locale, une troisième la géologie. Et dans de tels cas, il est toujours important que des personnes chargées de la protection de la nature soient présentes pour pouvoir indiquer rapi- dement où se trouvent par exemple les arbres à protéger. Quelle est la première étape lors de la construction d’une piste? Il y a deux points essentiels. Premièrement: est-ce qu’il existe déjà des cartes? Avec une échelle de 1:10 000, il est déjà possible de bien analy- ser le terrain. Et ensuite, il faut simplement parcourir le terrain. Jeme rends sur les possibles parcours de la piste et je marque différents arbres avec des rubans colorés. Plus tard, quelqu’un repasse sur ces parcours avec unGPS, ce qui permet finalement de constituer un plan avec cinq à six lignes. À quoi ressemble ce travail? Je dirais que c’est semblable à la création d’une sculpture. Tu sais à quoi doit ressembler une piste, mais tu dois effectuer de constantes modifications et de nombreuses modélisations. Lorsque tu penses avoir trouvé la ligne, tu la parcours encore une fois afin de vraiment bien connaître le caractère de la montagne. Tu ne dois rien imposer à la montagne qui ne fonctionnerait pas. Est-ce que vous êtes déjà arrivé à un endroit et que vous avez dit: désolé, sur cette montagne, ce n’est pas possible? Ça me rappelle le Québec. Le terrain présentait certes un certain po- tentiel pour créer une courte piste de descente, mais il n’avait pas le dénivelé nécessaire de 800 mètres. Les Canadiens ont proposé d’ajou- ter la hauteurmanquante sur le dessus. Ils auraient creusé un lac et dé- posé le matériel extrait au-dessus de la montagne. Imaginez un pro- montoire plus ou moins équilibré avec une pointe artificielle de 100mètres! Je n’étais pas le seul à ne pas être d’accord, la Fédération in- ternationale de ski, la FIS, s’est également prononcée contre ce projet. La conclusion, c’est que la FIS ne peut pas commencer à modifier ainsi artificiellement des montagnes dans une telle mesure. Est-ce qu’il existe encore une montagne au monde sur laquelle vous souhaiteriez construire une nouvelle piste de descente? Pas vraiment, je pense qu’il existe aujourd’hui suffisamment de bons do- maines skiables. D’un autre côté, ce ne serait ni interdit ni une mauvaise chose si un nouveau domaine skiable était construit en Chine afin que le pays dispose d’une descente de Coupe du monde adaptée pour les Jeux olympiques de 2022. Il n’y a en effet pour l’instant pas de descente de ce genre en Chine. La situation était la même en Russie avant les Jeux olym- piques de Sotchi. Jeme souviens qu’un journaliste suisse avait demandé à un politiciende premier plande Sotchi si cela ne lui donnait pasmauvaise consciencedeconstruireundomaineskiable.Lepoliticienarétorqué:«Vous êtesSuisse,non?Combiendedomainesskiablesya-t-ilchezvous?»LeSuisse a répondu: «Peut-être 50, 60, 70». Le Russe a conclu ainsi: «Alors, peut-être pourrions-nous aussi avoir le droit d’en construire un.» Qu’est-ce que cela nous apprend? Il s’agit quasiment d’unequestionde croyance. Il y a des gens qui disent que la construction de domaines skiables est une aberration, tout comme le ski, ainsi que le tourismemoderne. Personnellement jepense, dans une certainemesure, que lanature est làpour que les gens puissent y évoluer et que le tourisme garantit une certaine existencede viedans les hautes vallées. Si l’on est d’accord avec cette manière de voir les choses, il faut également être prêt à accepter certaines interventions. BENJAMIN STEFFEN EST RÉDACTEUR SPORTIF À LA «NEUE ZÜRCHER ZEITUNG» «Semblable à la création d’une sculpture» Bernhard Russi n’est pas seulement le plus célèbre skieur suisse de l’histoire, mais également un important constructeur de pistes. C’est lui qui va concevoir la descente olympique en Corée du Sud.
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