Revue Suisse 5/2023

namisation des processus géologiques ordinaires en montagne». Le phénomène qui illustre cela au mieux, c’est l’élévation de la limite du pergélisol, soit l’altitude – située à près de 2500 mètres – à partir de laquelle les sols de roche ou d’éboulis sont gelés en permanence. Quand l’atmosphère se réchauffe, ces sols se mettent en mouLa vision des montagnes comme un havre éternel de sécurité et de beauté ne fonctionne que si on les a sous contrôle. Brienz, qui elle-même est située relativement bas, n’a par exemple aucun rapport direct avec le réchauffement climatique. En revanche, si ce réchauffement entraînait de plus fortes intempéries, par exemple, l’instabilité naturelle de certaines régions pourrait s’aggraver. Idem si la forêt de protection s’affaiblissait du fait que certaines espèces d’arbres ne supportent pas la sécheresse accrue. Des millions pour la surveillance et la prévention La géographe Käthi Liechti est collaboratrice scientifique à l’unité Hydrologie des montagnes et mouvements de masse de l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage. Elle s’occupe de la base de données sur les dommages dus aux intempéries, créée il y a plus de 50 ans, qui répertorie aussi les écroulements et les chutes de pierres. Selon elle, il est impossible d’affirmer que le nombre d’événements dommageables en montagne augmente ou diminue. L’une des raisons à cela est que les conditions naturelles ne sont pas les seules à changer: la manière dont les autorités et la population gèrent les effondrements alpins a elle aussi évolué. La surface habitée en Suisse s’étend, les infrastructures prennent de la valeur, et donc le risque s’accroît de voir un écroulement, par Dans la nuit du 16 juin 2023, un éboulis de plus d’un million de mètres cubes s’est effondré du Piz Linard sur le village de montagne grison de Brienz, auparavant évacué. Photo Keystone exemple, causer des dommages importants. Autrement dit: que le réchauffement climatique induise ou non une multiplication de ce type de phénomènes, la Suisse est dans tous les cas plus exposée aujourd’hui. Cependant, ajoute Käthi Liechti, les mesures de protection et de surveillance organisationnelles et techniques sont plus sophistiquées qu’auparavant. Elle pense aux systèmes de prévision et d’alerte précoce, mais aussi à des constructions comme les bassins de rétention ou les barrières protectrices. «Aujourd’hui, la Confédération et les cantons déboursent plusieurs centaines de millions de francs par an pour la protection contre les dangers naturels», relève la géologue. Ainsi, on parvient à minimiser les dommages: le montant des sinistres n’a en tout cas pas évolué de manière significative ces dernières décennies, complète-t-elle. Apprivoiser les dangers naturels Pour résumer: plus les montagnes partent en morceaux, plus la Suisse redouble d’efforts pour les garder sous contrôle. Le pays s’en tient ainsi à sa stratégie historique, qui consiste à apprivoiser les dangers naturels pour éviter les catastrophes. En 1806, les habitants de Goldau (SZ) entendirent, toutes les nuits pendant des mois, des racines craquer sur les hauteurs du Rossberg. Ils voyaient des failles s’ouvrir sur les flancs de la montagne. Mais ils ne réagirent pas, et nul ne parla d’évacuation préventive. Début septembre, après de fortes pluies, d’immenses blocs rocheux dégringolèrent, ensevelissant près de 500 personnes et détruisant une grande partie du village. 75 ans plus tard, un dimanche de septembre, les habitants d’Elm rassemblés à l’église pour la messe ne s’alarmèrent pas du vacarme causé par des chutes de pierres provenant de la montagne dans les entrailles de lavement. Ils subissent des phases de dégel et de regel, ce qui peut provoquer des glissements, des affaissements ou des éboulements. Le géologue note toutefois qu’il ne faut pas tirer de conclusions simplistes de cette tendance à la dynamisation, en affirmant par exemple que tout glissement de terrain ou écroulement est dû au réchauffement climatique. Ou que les dangers s’accroissent automatiquement à cause du changement climatique. Connue et surveillée de près depuis des décennies, la fragilité de la zone en amont de la commune de Revue Suisse / Octobre 2023 / N°5 6 En profondeur

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