Revue Suisse 5/2025

DÉCEMBRE 2025 La revue des Suisses·ses de l’étranger La Suisse et le franc: une histoire d’amour paradoxale Du pouvoir politique au passe-temps populaire: comment la Suisse a développé sa culture chorale Des bravos puis du poison: ce que le drame de la loutre Peterli révèle sur son époque

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La prochaine fois que vous irez en Suisse, achetez donc votre billet de tram en argent liquide – là où c’est encore possible –, ne serait-ce que pour entendre le bruit de la monnaie qui tombe de l’automate. Puis observez bien les pièces de 10 et 20 centimes. Il est fort possible que certaines aient déjà 20, 30, 50 ou 80 ans. Mon record personnel est une pièce de 20 centimes datant de 1921. Ces espèces rendues sonnantes et trébuchantes sont une petite preuve de la constance de la monnaie suisse: le design des pièces n’a pas changé depuis 1881. Hormis la gravure de l’année. Et si l’on quitte les centimes pour s’intéresser aux francs, l’argent liquide a d’autres avantages: si vous voyagez avec un petit bagage et que vous souhaitez emporter, disons, un million en espèces, le billet suisse de 1000 francs constitue le choix idéal. Un million de francs en coupures de 1000 ne pèse qu’un peu plus d’un kilo et prend peu de place. Si vous préférez emporter un million de francs en or, vous devrez porter dix fois plus lourd. Naturellement, tout cela n’est qu’un jeu de l’esprit, car l’or reste en général dans un coffre, tout comme les billets ultralégers de 1000 francs. Et en Suisse, on paie de plus en plus rarement en cash. Malgré cela, le franc demeure très apprécié. C’est un symbole chargé de signification. Même ceux qui ne l’utilisent jamais le défendent ardemment. Cela nous amène au cœur de notre dossier «En profondeur», qui traite de l’amour des Suisses pour l’argent liquide – et du paradoxe que l’on peut observer dans la vie quotidienne. À propos de quotidien: celui de la «Revue Suisse» va changer. Notre graphiste et maquettiste Joseph Haas, qui a conçu la mise en page de notre magazine une décennie durant, quitte ses fonctions. Nous le remercions pour le soin et l’intelligence avec lesquels il a donné forme à nos contenus. Quant à moi, je vous dis aussi «tschüss»: ce numéro est le dernier pour lequel j’officie en tant que rédacteur en chef. Le voyage que nous avons fait ensemble, chères lectrices et chers lecteurs, a été enrichissant et merveilleusement passionnant. Merci à toutes celles et à tous ceux qui ont encouragé la rédaction par leurs réactions positives, ou qui lui ont donné du fil à retordre par leurs critiques sans détour: les deux nous ont fait du bien. MARC LETTAU, RÉDACTEUR EN CHEF 4 En profondeur Le cash en Suisse: apprécié, mais de moins en moins utilisé. Un paradoxe. 9 Société Un passé chantant: les chœurs ont modelé la Suisse moderne 12 Science Elle parle même le romanche: Apertus, la nouvelle IA suisse 16 Reportage Un voyage de 30 mètres: le transport public au trajet le plus court 18 Nouvelles Zurich veut supprimer le français à l’école primaire, la Suisse romande est perplexe 19 Chiffres suisses Le chien le plus à la mode en Suisse est long avec de courtes pattes Actualités de votre région 20 Nature et environnement Acclamée, puis empoisonnée: la loutre Peterli, comme un symbole 24 Politique La Suisse se dote d’une e-ID, qui sera sans doute utile à la Cinquième Suisse 28 Nouvelles du Palais fédéral Depuis dix ans, une loi façonne la vie quotidienne des Suisses de l’étranger 32 SwissCommunity Tous les noms: qui siège pour quel pays au nouveau Conseil des Suisses de l’étranger? 35 Puzzle Le puzzle à 800 000 pièces de la Cinquième Suisse Menue monnaie Photo de couverture: pièces de monnaie et billets de banque suisses. Photo Keystone La «Revue Suisse», magazine d’information de la Cinquième Suisse, est éditée par l’Organisation des Suisses de l’étranger. Photo Peter Maurer Revue Suisse / Décembre 2025 / N°5 3 Éditorial Table des matières

Au cœur du circuit de l’argent liquide Le franc suisse est un symbole de stabilité et de qualité. La nation s’enorgueillit aussi du lien intime qu’elle entretient avec ses billets et pièces de monnaie: les Suisses ne renonceraient au numéraire pour rien au monde. Paradoxalement, ils sont de plus en plus nombreux à privilégier les paiements électroniques. En profondeur 4

L’argent liquide est de moins en moins utilisé. En 2024, les particuliers n’ont plus effectué que 30 % de leurs transactions quotidiennes avec des pièces et des billets. de banque. Ce jour-là, ce sont des coupures de 50 francs qui sont vérifiées. Un employé charge les liasses reçues dans une machine qui, en un éclair, vérifie l’authenticité et l’état de chaque billet. Si elle détecte de la fausse monnaie, celle-ci est transmise à la Police fédérale. Les billets de banque en mauvais état – sales, déchirés ou qui, d’une autre manière, ne correspondent plus aux normes – sont mis à part et immédiatement déchiquetés avant d’être incinérés. En 2024, 30 millions de billets ont été détruits. En contrepartie, la BNS a mis en circulation 41 millions de billets 5 THEODORA PETER Le cœur du circuit de l’argent liquide bat à la Banque nationale suisse (BNS) à Berne. C’est elle qui s’assure que les banques suisses disposent à tout instant d’espèces en suffisance pour leur clientèle privée et commerciale. En 2024, plus de 76 milliards de francs étaient en circulation sous la forme de billets et de pièces de monnaie, soit près du double d’il y a 20 ans. La «Revue Suisse» a été exceptionnellement autorisée à pénétrer derrière les murs bien protégés de l’organisme qui émet la monnaie en Suisse. Dans son sous-sol à Berne, la BNS réceptionne quotidiennement des caisses de pièces et de billets. Elles sont apportées par des sociétés de transport de fonds comme Loomis, qui approvisionne en argent liquide les banques, magasins et administrations et se charge en retour de la collecte. Avant que cet argent ne soit remis en circulation, il est trié, contrôlé et, si nécessaire, remplacé. L’an dernier, la BNS a mis en circulation près de 244 millions de billets de banque et 166 millions de pièces de monnaie, et a récupéré 238 millions de billets et 131 millions de pièces. Un sous-sol bien protégé Nous accédons au service du numéraire de la BNS, sise à la Place fédérale à Berne, après avoir passé un contrôle de sécurité. Un ascenseur nous fait descendre au sous-sol. Après le passage d’un sas s’ouvre un labyrinthe de couloirs sinueux et d’escaliers. Nous pénétrons d’abord dans une salle fortement éclairée, qui, avec ses machines, ses bras robotisés et ses tapis roulants, ressemble à une petite installation industrielle. Seule différence: les produits à traiter sont des caisses remplies de billets de banque fraîchement imprimés. «La qualité est notre carte de visite», souligne Peter Eltschinger, du service du numéraire, qui accompagne la «Revue» dans sa visite. Les billets de banque sont conçus pour supporter bien des choses: ils peuvent être pliés et repliés, et mêmes lavés sans dommage. Les billets en bon état, qui sont remis en circulation, sont réemballés par une machine et transportés sur des tapis roulants. Avant que les liasses scellées dans du film plastique n’atterrissent dans une caisse de transport, une employée contrôle chaque paquet à la main. Il suffit qu’un seul billet soit légèrement froissé pour que tout le paquet retourne dans la machine et soit traité à nouveau. Dans tous les processus de traitement de l’argent, c’est le principe du double contrôle qui s’applique: personne ne travaille seul. Tous les locaux et postes de travail sont équipés de vidéosurveillance. «Cela protège aussi le personnel», précise le représentant de la BNS. L’ascenseur nous emmène ensuite plus bas, au niveau du traitement des pièces, qui s’avère bien plus bruyant que celui des billets. Aujourd’hui, ce sont des pièces de 20 centimes qui crépitent dans la trieuse. Celles en mauvais état atterrissent directement dans un bac séparé, avant d’être réexpédiées à leur fabricante, Swissmint. La Monnaie fédérale les rend méconnaissables et élimine le métal. Les pièces en bon état, quant à elles, sont emballées dans des rouleaux de papier qui sont empilés dans des caisses. Une couleur est attribuée à chaque type de pièces; pour les 20 centimes, il s’agit du rouge. Là aussi, la plupart des étapes de travail sont automatisées. Les tâches effectuées à la main sont l’ouverture des rouleaux de pièces livrés et l’examen des pièces qui ne peuvent pas être traiAu sous-sol de la BNS à Berne: avant que pièces et billets ne soient remis en circulation, ils sont triés et réemballés. Ici, de nouveaux rouleaux de pièces de 20 centimes. Photo SNB Revue Suisse / Décembre 2025 / N°5

s’élevait encore à 70 %. Aujourd’hui, les moyens de paiement les plus répandus en Suisse sont la carte de débit ou de crédit qui sont utilisées pour près de la moitié des transactions. Les applications de paiement telles que Twint ont fortement progressé. Elles sont surtout appréciées par les jeunes, tandis que les personnes âgées de 55 ans ou plus ainsi que celles disposant de faibles revenus privilégient encore les paiements en espèces. Bien que l’utilisation des pièces de monnaie et des billets se raréfie dans la vie de tous les jours, 95 % de la population souhaite conserver la possibilité de payer en liquide. Comment expliquer ce paradoxe? «La liberté de choix a beaucoup d’importance en Suisse», explique Peter Eltschinger. Et le numéraire continuera de jouer un rôle clé à l’avenir. Les différents moyens de paiement se complètent, souligne notre interlocuteur. Ce qui a des avantages évidents: le cash peut être utilisé immédiatement et à tout instant, et ce L’argent liquide bientôt dans la Constitution Aujourd’hui déjà, la loi suisse impose à la BNS de fournir suffisamment d’argent liquide au pays et ce, dans la monnaie nationale, le franc suisse. Le Conseil fédéral et le Parlement sont toutefois prêts à inscrire ces deux principes dans la Constitution pour leur donner davantage de poids: ce qui est gravé dans le marbre constitutionnel ne peut être remis en question que sur décision du peuple et des cantons. Ainsi, les autorités donnent suite à l’initiative «Oui à une monnaie suisse libre et indépendante sous forme de pièces ou de billets (l’argent liquide, c’est la liberté)», déposée en 2023. Le peuple se prononcera sur ce texte ainsi que sur le contre-projet direct du Parlement le 8 mars 2026. Cette initiative populaire a été lancée par le Mouvement suisse pour la liberté (MSL) de l’ancien politicien UDC Richard Koller. Le MSL a fait parler de lui pour la première fois pendant la pandémie de coronavirus, en protestant contre le masque obligatoire et d’autres mesures comme la vaccination. Une initiative contre «la vaccination obligatoire» déposée en 2021 a été sèchement rejetée par le peuple en 2024. L’initiative sur l’argent liquide, qui sera mise en votation au printemps de 2026, pourrait avoir davantage de succès. Les initiants veulent s’assurer que «les pièces et les billets soient toujours disponibles en quantité suffisante». L’utilisation croissante des moyens de paiement électroniques, qui laissent des traces numériques, leur déplaît. De leur point de vue, l’argent liquide est le seul moyen de paiement sûr contre la surveillance des citoyens. Le peuple ne devra pas se prononcer sur l’obligation d’accepter l’argent liquide dans les magasins, les restaurants ou les transports publics. Cette exigence supplémentaire, qui fait l’objet d’une autre initiative du MSL, a échoué dès la récolte des signatures. Néanmoins, la tendance que l’on observe à de nombreux endroits, où seuls les paiements électroniques sont encore acceptés, préoccupe la politique. Le Grand Conseil genevois a récemment décidé de modifier la loi cantonale sur la restauration: les bars et les restaurants sont tenus de garantir à leur clientèle la possibilité de payer leurs consommations en cash. D’autres projets de ce type sont en préparation dans d’autres cantons. Au niveau national, une intervention politique visant à contraindre l’ensemble des prestataires à accepter l’argent liquide est en suspens. Le Conseil fédéral rejette cette obligation. (TP) tées par la machine. Au mur, une inscription lumineuse étonnante attire le regard: «Argent et valeur. Le dernier tabou». Cette décoration en lettres rouges rappelle l’exposition nationale Expo.02. À l’époque, la BNS avait chargé le curateur d’art Harald Szeemann (1933–2005) d’y réaliser un pavillon. La pièce maîtresse de l’exposition était une vitrine dans laquelle un bras robotisé enfournait méthodiquement des billets de 100 francs dans une déchiqueteuse. Ce geste provocateur de destruction de valeur était un leurre: il s’agissait de billets de banque en mauvais état, qui auraient de toute façon été détruits – comme cela se fait tous les jours dans la cave de la BNS, à l’abri des regards. Pratiques de paiement paradoxales Pour terminer la visite, l’ascenseur nous ramène en haut, à la lumière du jour. Dans le «Salon bleu» lambrissé de bois, où se réunit le Conseil de banque de la BNS, Peter Eltschinger nous éclaire sur les pratiques de paiement de la population. De moins en moins de personnes utilisent de l’argent liquide. D’après un sondage réalisé par la BNS en 2024, les particuliers n’effectuent plus que 30 % de leurs transactions quotidiennes avec des espèces. En 2017, la part de cash Les billets de banque en mauvais état finissent dans la déchiqueteuse. En 2024, quelque 30 millions de billets ont été détruit et 41 millions de nouveaux billets ont été mis en circulation. Photo SNB Revue Suisse / Décembre 2025 / N°5 6 En profondeur

moyen de paiement ne nécessite ni électricité, ni connexion Internet. En outre, il ne laisse aucune trace dans les données et protège ainsi la sphère privée financière. Enfin, il permet d’éviter les taxes prélevées sur les cartes de crédit et les applications de paiement. La plupart des entreprises considèrent donc que l’argent liquide est un moyen de paiement avantageux. De l’épargne en cash Le Conseil fédéral et le Parlement veulent inscrire l’approvisionnement en numéraire par la BNS explicitement dans la Constitution fédérale. Ils donnent ainsi suite à l’initiative «L’argent liquide, c’est la liberté» déposée en 2023. Le peuple se prononcera sur ce texte et sur un contre-projet au printemps prochain (voir encadré, p. 7). À côté de la consommation, l’argent liquide sert aussi d’épargne à de nombreuses personnes, conservé dans un bas de laine ou dans un coffre. C’est ce que semble indiquer la part de «gros» billets qui circulent: les plus de 36 millions de billets de 1000 francs que les gens détiennent représentent près de la moitié de la valeur de l’ensemble des billets en circulation. La BNS ne peut calculer précisément combien d’espèces la population suisse conserve effectivement à la maison ou dans un coffre. «C’est tout simplement impossible de le savoir», déclare Peter Eltschinger. Cependant, la part des «vieux» billets de banque qui, à ce jour, n’ont pas été récupérés par la BNS donne un indice. Il s’y trouve notamment plus de 170 000 billets de 500 francs qui n’ont plus officiellement cours depuis 25 ans. La valeur totale des billets de séries rappelées s’élève à plus de 9 milliards de francs. Il est très probable que ces «vieux» billets dorment dans quelques tiroirs oubliés, à moins qu’ils n’aient été perdus. La bonne nouvelle étant que s’ils ne sont plus acceptés pour payer dans les magasins, ils peuvent toujours être échangés à la BNS, sans limite de temps. Sur son site www.snb.ch, la BNS délivre des informations à ce sujet. Son représentant conseille aux Suisses de l’étranger concernés de se renseigner pour savoir si un envoi postal sécurisé est possible depuis leur pays de résidence ou s’ils peuvent échanger ces billets dans une banque en Suisse. Nouveaux billets à partir de 2030 La BNS prévoit déjà d’émettre une nouvelle série de billets de banque. La durée de vie d’une série s’élève à environ 15 à 20 ans. La série actuelle a été introduite entre 2016 et 2019 et symbolise la diversité de la Suisse. Pour la conception de la nouvelle série, la BNS a lancé un concours de graphisme il y a un an autour du thème «La Suisse, tout en relief». Chacun des six billets d’une valeur de 10, 20, 50, 100, 200 et 1000 francs devra ainsi refléter la «topographie unique» du pays. Participation publique Pour la première fois, la population a pu donner son avis sur les douze projets soumis par des graphistes. En l’espace de trois semaines, plus de 100 000 personnes les ont consultés sur Internet pour faire part de leurs préférences. «Cette forte participation nous a positivement surpris», relate Peter Eltschinger. À l’automne, la BNS a retenu six finalistes – dont les projets sont visibles sur son site web –, parmi lesquels le lauréat sera désigné au printemps de 2026. Commencera alors la poursuite du travail de conception de la série. Les nouveaux billets seront mis en circulation au début des années 2030 et serviront de cartes de visite à la Suisse dans le porte-monnaie de ses citoyens. Le design des nouveaux billets de banque fait l’objet d’un concours. Ici, deux des projets soumis. Photo Keystone Des pièces de 20 centimes usagées passent dans la machine de tri. En 2024, des pièces de monnaie d’une valeur totale de 3 milliards de francs étaient en circulation. Photo SNB Revue Suisse / Décembre 2025 / N°5 7

Accords bilatéraux: l’UDC dit non, tous les autres partis disent oui La question de politique intérieure sans doute la plus importante en Suisse en ce moment est celle-ci: après la «crise relationnelle» qu’elle traverse depuis des années avec l’Union européenne, doit-elle conclure de nouveaux accords bilatéraux avec elle? Tous les grands partis politiques de Suisse viennent de prendre position sur le paquet d’accords, qui compte pas moins de 1800 pages. De prime abord, le tableau semble clair: l’UDC est le seul parti qui s’y oppose. Il a d’ailleurs annoncé qu’il le combattrait activement. Ce paquet d’accords, appelé familièrement «Bilatérales III», est en revanche soutenu, sur le principe, par le PS, le PLR, le Centre, les Verts et le PVL, avec quelques corrections souhaitées çà et là. Le peuple aura le dernier mot, mais la date de la votation n’a pas encore été fixée. (MUL) Par crainte des investisseurs étrangers, trois communes rachètent leur domaine skiable Après de premiers rachats et repositionnements de domaines skiables suisses par des investisseurs américains, trois communes grisonnes – Flims, Laax et Falera – réagissent: elles rachètent pour plus de 90 millions de francs les remontées mécaniques de la «Weisse Arena». Les votes des habitants des trois communes ont été très clairs à ce sujet. En reprenant cette infrastructure de sports d’hiver, les communes veulent assurer des emplois et le maintien du domaine skiable dans leur région. (MUL) Neige rare en hiver, canicule en été: les glaciers suisses continuent de fondre à toute allure En 2025, la fonte des glaciers a une nouvelle fois été énorme en Suisse. Un hiver pauvre en neige combiné à des vagues de chaleur en juin et en août a entraîné une perte de 3 % du volume des glaciers. Il s’agit du quatrième plus fort recul depuis le début des mesures. Les glaciers ont ainsi perdu un quart de leur masse au cours des dix dernières années. Ces résultats ont été présentés en octobre par le réseau des relevés glaciologiques suisse et la Commission suisse pour l’observation de la cryosphère. (MUL) 100 000 réfugiés reconnus vivent actuellement en Suisse, malgré le petit nombre de demandes Deux tendances s’observent actuellement dans le domaine de l’asile en Suisse: le nombre de demandes d’asile a sensiblement reculé depuis 2024, mais le nombre de réfugiés reconnus reste élevé. Il atteint actuellement plus de 100 000 personnes, sans compter les quelque 70000 Ukrainiens, qui bénéficient d’un statut de protection spécial («S»). Le taux de remplissage élevé des structures d’asile malgré le petit nombre de demandes constitue un défi en particulier pour le gouvernement national, car les cantons concernés exigent des solutions et de l’aide. (MUL) Susanne Vincenz-Stauffacher et Benjamin Mühlemann Ils ont pris les rênes du PLR Suisse: Susanne Vincenz-Stauffacher est une conseillère nationale et avocate saint-galloise de 58 ans, et Benjamin Mühlemann un conseiller aux États et expert en communication glaronnais de 46 ans. Ce type de coprésidence a déjà existé dans des partis de gauche, mais elle est inédite pour les libéraux-radicaux. Une mission ardue attend le duo. Le fier PLR, qui existe depuis plus de 130 ans et était autrefois le pilier de l’État, s’essouffle. Son électorat n’a cessé de fondre ces dernières années, n’atteignant plus que 14 % lors des dernières élections nationales. Le PLR arrive désormais en 3e place derrière le parti national conservateur de l’UDC et le PS. S’il ne parvient pas à se renforcer d’ici aux élections de 2027, il pourrait perdre un de ses deux sièges au gouvernement national. Ce serait une rude chute pour une force politique qui, dans les 40 premières années de l’État fédéral, a fourni tous les conseillers fédéraux. Le nouveau duo à sa tête couvre un large spectre: elle passe pour progressiste, lui pour conservateur. Tous deux voient cela comme un atout et se disent optimistes. Le PLR est le «parti de la sécurité», son but est de préserver la prospérité. Mais les divisions qui le déchirent sont apparues au grand jour lors de l’assemblée des délégués en octobre à Berne, lors de laquelle le duo a été élu. Auparavant, une vive controverse avait éclaté sur les nouveaux accords avec l’UE. Les médias ont parlé d’un «jour fatidique» pour le parti. Finalement – et après un débat civilisé – c’est le oui qui l’a nettement emporté. Le PLR a ainsi suivi le ministre des affaires étrangères libéral-radical, Ignazio Cassis, en se positionnant comme un parti pro-européen. Vincenz-Stauffacher a voté pour les accords, Mühlemann contre. L’avenir dira si la décision de la base renforcera le profil du parti ou refroidira ses électeurs. SUSANNE WENGER Revue Suisse / Décembre 2025 / N°5 8 Sélection Nouvelles

SUSANNE WENGER Pendant la période des fêtes, les chœurs sont omniprésents. Du BachChor de Berne au Chœur Suisse des jeunes en passant par le Gospel-Chor de l’Appenzeller Mittelland ou le Chœur Pro Arte à Lausanne, tous proposent des concerts de Noël. Mais ils sont actifs le reste de l’année aussi. La Suisse possède un paysage choral très riche. D’après l’Office fédéral de la statistique, une personne sur cinq chante pendant ses loisirs, le plus souvent au cours de la semaine et dans un chœur. «La Suisse possède l’une des plus grandes proportions de choristes en Europe», déclare Caiti Hauck, de l’Université de Berne. On ignore le nombre précis de chorales en Suisse, car il en existe de nombreux types. L’Union suisse des chorales (USC), faîtière des chorales laïques, regroupe en son sein plus de 1200 formations: des chœurs d’hommes, de femmes, des chœurs mixtes, d’enfants et de jeunes. Après un recul pendant la pandémie de coronavirus, ce nombre s’est à nouveau stabilisé, rapporte Anna-Barbara Winzeler, de l’USC. À cela s’ajoutent des centaines de chœurs d’église, de clubs de jodel et une foule d’ensembles vocaux informels qui ne figurent sur aucune liste. Racines historiques Le tissu choral est particulièrement dense dans le canton de Fribourg. Le chant choral fribourgeois fait partie des «traditions vivantes en Suisse», une liste dressée par l’Office fédéral de la culture qui, dans le cadre de la Convention de l’Unesco, a pour but de sauvegarder le patrimoine culturel immatériel. Mais pourquoi donc les chœurs sont-ils si répandus en Suisse? À côté des bienfaits universels – chanter en groupe procure de la joie et renforce le système immunitaire (c’est avéré) –, des raisons historiques jouent un rôle. Au XIXe siècle, les chœurs n’étaient pas que des sociétés de musique. Ils avaient acquis un poids politique dans une époque marquée par les tensions entre libéraux et conservateurs, protestants et catholiques. Comment les chœurs ont façonné la Suisse moderne La Suisse possède un nombre particulièrement élevé de chœurs. Aujourd’hui, ces chorales sont surtout un passe-temps populaire, mais au XIXe siècle, elles ont eu une influence politique et chanté le nouvel État fédéral. Tel est le constat de la musicologue bernoise Caiti Hauck, qui est la première à avoir étudié la vie chorale en profondeur. L’État fédéral, première démocratie moderne d’Europe, est né en 1948, un an après la guerre du Sonderbund. «Les chœurs d’hommes ont contribué à forger une conscience politique autour de cet événement», explique Caiti Hauck. Elle est la première à avoir étudié en détail la vie chorale dans les villes de Berne et de Fribourg. Ses sources: brochures commémoratives, dossiers d’associations, listes de membres, correspondances, programmes de concerts et articles de presse. Notes politiques Caiti Hauck a dénombré plus de 100 sociétés de chant à Berne et à Fribourg. Les plus importantes étaient la Société de Chant de la Ville de Fribourg, fondée en 1841, premier chœur masculin laïc en Romandie, et la Berner Liedertafel, créée en 1845. Les Le Chœur mixte St-Michel, de Haute-Nendaz, est l’une des plus de 1200 chorales que compte la Suisse. Photo Keystone Caiti Hauck, de l’Université de Berne, a étudié les débuts de la vie chorale à Berne et à Fribourg. Photo Dres Hubacher Revue Suisse / Décembre 2025 / N°5 9 Société

deux étaient d’obédience libérale-radicale, contrairement, par exemple, au chœur d’hommes de la Société de Sainte-Cécile de Fribourg, fondé en 1877 dans un environnement conservateur et religieux. La Société de Chant exprimait ses positions par des chants révolutionnaires tels que «Au bord de la libre Sarine», composé par Jacques Vogt, le fondateur de la chorale. Après la victoire des progressistes, les conservateurs ont à nouveau pris l’avantage à Fribourg dans les années 1850. Redoutant l’influence de la Société de Chant, le gouvernement tenta de mettre fin à ses activités. Ce n’est qu’en 1871 que la chorale put réorganiser une fête de chant cantonale, où elle convia la Berner Liedertafel. Ce chœur réputé, issu du nouvel État fédéral, était étroitement lié à la politique; des conseillers fédéraux faisaient partie de ses rangs. Les choristes bernois ont soutenu leurs collègues fribourgeois par solidarité, mais aussi «par devoir patriotique», pour renforcer l’unité de la toute jeune Confédération. Chanter pour la patrie «Malgré leurs différences linguistiques et religieuses, les deux chœurs ont entretenu des liens d’amitié forts», relate Caiti Hauck. Une correspondance soutenue en atteste. Les chœurs Férue de chant et de politique: la Berner Liedertafel en 1850 au vieux casino. Illustration: lithographie d’Ernst Neubauer, archives du canton de Berne Des centaines de clubs de jodel complètent la diversité stylistique des chorales. Ici, des chanteurs valaisans à la Fête fédérale des jodleurs de 1975. Photo Keystone d’hommes ont non seulement encouragé le chant collectif et géré les conflits idéologiques, mais ils voulaient aussi construire un sentiment d’appartenance nationale. Lequel s’exprima notamment lors des grandes fêtes de chant fédérales qui eurent régulièrement lieu depuis 1843, à l’instar des fêtes de gymnastique ou de tir. Le répertoire comptait des chants patriotiques comme «O mein Heimatland, o mein Vaterland», de l’écrivain Gottfried Keller et du compositeur Wilhelm Baumgartner, mais aussi des chants populaires et des hymnes à la nature. La Berner Liedertafel s’est même attaquée à des œuvres ardues, comme celles de Franz Schubert. Les chœurs mixtes et de femmes existaient déjà au XIXe siècle. «Certains chœurs féminins participaient aux fêtes de chant cantonales et décrochaient les meilleures notes», note Caiti Hauck. Mais les chœurs masculins étaient sur le devant de la scène, comme le voulait la hiérarchie des sexes de l’époque. Chœurs pour le grand public Hans Georg Nägeli fut un pionnier du chant choral suisse. Ce compositeur Le gouvernement cantonal fribourgeois la redoutait et a tenté de lui mettre des bâtons dans les roues: la Société de Chant de la Ville de Fribourg. Illustration MAD Revue Suisse / Décembre 2025 / N°5 10 Société

et éditeur zurichois s’engagea pour l’éducation musicale du peuple. En 1805, il fonda le premier institut de chant laïc, qui donnera naissance, en 1810, au premier chœur d’hommes laïc. Les chœurs pour le grand public ont été inventés au XIXe siècle. Nägeli, connu dans toute l’Europe comme «le père des chanteurs», a marqué la Suisse alémanique et romande par ses idées sur la pédagogie musicale. «De nombreuses chorales se réclament de lui», relève Caiti Hauck. Caiti Hauck vient du Brésil et vit dans le canton de Vaud depuis 2017. D’où vient son intérêt pour un sujet jusqu’ici plutôt négligé par la musicologie? «La musique chorale me fascinait déjà pendant mes études à São Paulo», dit-elle. Elle-même choriste, elle a aussi dirigé le chœur masculin Chant de la Ville de Fribourg avait déjà disparu en 2000. Pour Caiti Hauck, il est normal que des chorales naissent et disparaissent. Au XIXe siècle déjà, des chœurs se plaignaient de la fréquentation irrégulière de leurs répétitions, et certains disparurent en raison de la fonte de leurs effectifs. Mais de nouvelles chorales ont toujours vu le jour, d’une immense diversité stylistique. «La culture chorale en Suisse est vivante et réunit toutes les générations», constate la chercheuse. Les discussions poli- «Chorisma», un chœur schaffhousois dans lequel les jeunes perpétuent la culture chorale. En photo: une scène de la comédie musicale «Rent». Photo Jeannette Vogel, Schaffhauser Nachrichten Les traditionnels Jeux de Tell d’Altdorf s’appuient depuis 1899 sur des comédiens et des chœurs amateurs. Photo d’archive Keystone, 2004 tiques y ont moins d’importance, même si les chœurs continuent de chanter sous certaines bannières: chœurs queers, féministes ou chœurs réunissant des Suisses et des réfugiés. Ce qui a beaucoup changé, c’est la forme de leur organisation. Les sociétés de chant qui répètent un soir par semaine existent encore, mais de plus en plus de chorales se forment temporairement autour d’un projet. «Les gens aiment toujours chanter, mais ils sont moins attachés à un chœur en particulier», note Anna-Barbara Winzeler, de l’USC. Étudiante en musique à la haute école de Lucerne, elle dirige le chœur «chorisma» à Schaffhouse, dont les choristes sont âgés de 18 à 35 ans. Les jeunes contribuent à perpétuer la culture chorale, souligne-t-elle. de la police de Lausanne. Le résultat de ses recherches a notamment été publié sous la forme d’une BD scientifique qu’elle a créée avec le dessinateur Julien Cachemaille: «Trois choristes suisses au 19e siècle» est consultable en ligne en français et en allemand. Ce qui change, ce qui reste La Berner Liedertafel est restée un chœur d’hommes et s’est dissoute en 2018 faute de relève. La Société de La BD scientifique «Trois choristes suisses au 19e siècle» peut être consultée gratuitement en ligne, en français et en allemand, sur le site du projet de recherche www.clefni.unibe.ch. Écouter du chant choral Vous trouverez en ligne des extraits de chants de chœurs suisses sur: www.revue.link/choeurs Revue Suisse / Décembre 2025 / N°5 11

STÉPHANE HERZOG Nous cherchons notre chemin à travers les avenues piétonnes du campus de l’Ecole polytechnique de Lausanne (EPFL). Nous avons rendez-vous avec Antoine Bosselut, spécialiste de l’intelligence artificielle et des questions multilingues dans les Large Language Models (LLM): «les grands modèles de langage». Ces systèmes d’intelligence artificielle nourris de milliards de données sont capables, à l’instar de ChatGPT, de répondre à une infinité de questions. Né en France, formé aux États-Unis, ce professeur de 34 ans en connaît un bout sur les moyens de créer des machines capables de maitriser des idiomes aussi différents que le tibétain ou le romanche. C’est l’un des pères de la nouvelle IA suisse: Apertus. Début septembre, les deux écoles polytechnique suisses et le Centre suisse de calcul scientifique (CSCS) ont annoncé la sortie du premier LLM multilingue en open source développé en Suisse. «Apertus représente une étape majeure pour la transparence et la diversité dans l’intelligence artificielle générative», avancent ses géniteurs. En quoi ce LLM serait-il différent de Llama 4 (développé par Meta), Grok (produit par Elon Musk) ou encore ChatGPT, qui est en fait un système d’IA complet? Les éléments qui constituent la machinerie suisse – ses algorithmes et ses paramètres de calcul – sont accessibles librement. Le mode d’emploi est fourni, alors que, par exemple, ChatGPT demeure un modèle commercial opaque. Autre différence, Apertus n’est pas un système généraliste. «Les modèles commerciaux ne sont pas assez spécialisés pour certains usages particuliers, or plus une IA est spécialisée, plus elle est forte», explique Antoine Bosselut. Des hôpitaux pourraient se servir de l’outil Apertus – de ses algorithmes, de son système de calcul – pour entraîner le système à effectuer des analyses sur des milliers de radiographies. L’IA est capable, en comparant des données, de détecter des différences peu visibles à l’œil. La quête de données sûres Le super ordinateur du CSCS a entraîné Apertus au moyen de milliards de données puisées sur Internet. Elles constituent le lexique de base des LLM. Pour ce modèle, seules ont été prises en compte des données dont les propriétaires n’interdisent pas explicitement l’utilisation de «crawlers», ces robots qui moissonnent le web, précise l’EPFL. «Si, par exemple, le New York Times interdit l’accès à ses articles à certains crawlers, nous excluons cette source de nos données», indique le professeur. L’entrainement d’Apertus s’est basé sur 15 milliards de mots captés sur 1800 langues (Internet recelant La Suisse propose au monde une IA qui parle même le romanche Les deux écoles polytechniques suisses et leur partenaire ont lancé en septembre le modèle de langage Apertus. Ce système a été entraîné sur des mots puisés dans 1800 langues, dont le suisse allemand et le romanche. Apertus est critiqué pour ses erreurs. Des spécialistes estiment qu’il faut lui laisser du temps. quelque 50’000 milliards de mots). Dans ce cas, les créateurs de ce LLM garantissent aux futurs utilisateurs – par exemple des entreprises – la fiabilité des données au sens éthique et juridique du terme, là où les acteurs commerciaux de l’IA refusent de publier leurs données d’entrainement. Apertus «comprend» également le tibétain et le romanche En général, les grands modèles se focalisent sur les langues historiques d’Internet – l’anglais, le français, le chinois, le japonais, etc. Avec leurs calculateurs et leurs algorithmes, ils décodent leurs structures. Or cette fois, le LLM suisse a cherché des données auprès d’idiomes peu présents sur Internet comme le tibétain, le yoruba, le suisse allemand et même le romanche! Mais ces langues étant peu «parlées» sur Internet, il a fallu créer des contenus à partir de langues voisines. L’idée est que le modèle pourra apprendre le romanche malgré la rareté des données, parce qu’il est également entraîné sur l’italien et qu’il existe des similitudes entre les deux langues, précise Antoine Bosselut. Pour quoi faire? Apertus a par exemple été adopté par une école au Nigeria, qui peut ainsi développer des cours en se basant sur une langue généralement peu présente dans d’autres modèles. Cela répond à la volonté de l’EPFL de «démocratiser l’IA». La Ville de Zurich utilise Apertus Pour mûrir, le LLM suisse a été soumis à des cracks durant des «hackaAntoine Bosselut, de l’EFPL, souligne la transparence du modèle d’IA suisse Apertus. L’idée est «de démocratiser» l’IA. Photo MAD Revue Suisse / Décembre 2025 / N°5 12 Connaissance

pas hésité à dépenser 10 millions de francs pour financer ce qui s’avère être une performance d’art contemporain!», raille-t-il. Cette attaque a fait réagir des Internautes, comme Maxime Derian, expert français en intelligence artificielle. «Les modèles open source américains et chinois ont un temps d’avance. Et alors? Les premiers modèles de ces pays étaient eux aussi très imparfaits. Votre modèle suisse est local. Les versions suivantes seront améliorées et finiront par être pertinentes d’ici deux à trois ans», prédit cet entrepreneur. Si Apertus fait des erreurs, c’est que le modèle n’est pas encore assez entrainé et manque encore de données. Antoine Bosselut va dans le même sens: «Nous avons assumé la part la plus chère du travail, qui consiste à construire et à entrainer le modèle. Celui-ci est désormais accessible gratuitement pour les futurs utilisateurs», défend le professeur de l’EPFL. thons», sortes de concours servant à tester des systèmes. Des étudiants ont utilisé cet outil pour créer des services. Voilà une interface qui facilite l’apprentissage de la langue tibétaine. Des petits malins on produit un système nommé «Mut zur Lücke» (le courage d’avoir des lacunes). Il indique aux étudiants quelles parties de leurs cours ils peuvent ignorer sans risquer d’échouer. La Ville de Zurich utilise aussi Apertus. «Je suis ZüriCityGPT et je sais (presque) tout sur ce qui est publié sur le site de la ville», annonce ce site. Avec des limites. Combien la municipalité compte-telle de policiers armés? Apertus ne peut «malheureusement pas vous aider», répond le robot. GPT est un peu plus malin. «Environ 1700 agents sont concernés par le port d’une arme de service, mais aucune source publique ne précise combien portent effectivement une arme en permanence», formule cette IA. Fait surprenant, Apertus a été livré sans interface permettant aux utilisateurs de rédiger des «prompts». Ce n’était pas le but: le LLM est là pour servir de matière première, indiquent ses créateurs. Cependant, chacun a pu aller tester Apertus à travers un logiciel – publicai.co – développé par une organisation américaine à but non lucratif. Des erreurs et des critiques En Suisse, les premiers commentaires sur Apertus se sont cristallisés sur des erreurs grossières. «J’apprends que le château de Chillon était à l’origine un petit village fortifié sur un rocher calcaire au milieu du lac», s’est moqué sur Linkedin le journaliste romand François Pilet, l’un des fondateurs du site d’investigation Gotham City. Qui s’étonne du rapport qualité-prix de l’opération. «Alors que les EPF viennent de tripler les taxes pour les étudiants étrangers, elles n’ont Les modèles d’IA doivent être «entraînés». Dans le cas d’Apertus, c’est le super ordinateur suisse ALPS qui a été utilisé pour ce faire. Il se trouve à Lugano. Photo Keystone Revue Suisse / Décembre 2025 / N°5 13

Ernst Ludwig Kirchner (1880–1938) compte parmi les artistes majeurs de l’expressionnisme allemand. En 1933, il avait organisé une rétrospective de ses œuvres à la Kunsthalle de Berne. Plus de 90 ans plus tard, le musée présente une nouvelle version de l’exposition, sous le titre de «Kirchner x Kirchner». Son exploit est d’avoir réussi à rassembler temporairement le tableau «Alpsonntag. Szene am Brunnen» [Dimanche sur l’alpe. Scène près de la fontaine], de la collection du Kunstmuseum, avec son pendant «Sonntag der Bergbauern» [Dimanche des paysans de montagne], propriété de la chancellerie fédérale allemande à Berlin. Les deux toiles monumentales (170 x 400 cm chacune) ouvraient la rétrospective de 1933 et n’avaient plus été exposées ensemble depuis lors. Elles peuvent être admirées côte à côte jusqu’en janvier à Berne. Kirchner les a peintes au milieu des années 1920 dans la station thermale de Davos, où il se reposait de la Première guerre mondiale depuis 1917. Il y demeura jusqu’à son suicide en 1938. Après la prise du pouvoir par les nazis, l’art de Kirchner avait été progressivement proscrit. Bon nombre de ses 600 œuvres confisquées se sont retrouvées en 1937 dans l’exposition de propagande nazie d’«art dégénéré» à Munich. En 1975, en signe de réparation, le chancelier fédéral Helmut Schmidt a fait décorer les locaux du gouvernement allemand d’œuvres d’artistes expressionnistes. La toile «Sonntag der Bergbauern» a reçu une place de choix dans la salle du cabinet, d’abord à Bonn et, depuis 2001, dans le nouveau bâtiment de la chancellerie à Berlin. THEODORA PETER www.revue.link/kirchner Réunion monumentale Revue Suisse / Décembre 2025 / N°5 14 Images

Ernst Ludwig Kirchner: «Dimanche sur l’alpe. Scène près de la fontaine», 1923–24, huile sur toile, avec cadre original, 168 x 400 cm, Kunstmuseum de Berne © Kunstmuseum Bern Ernst Ludwig Kirchner: «Dimanche des paysans de montagne», 1923–24, huile sur toile, 170 x 400 cm, République fédérale d’Allemagne © République fédérale d’Allemagne Revue Suisse / Décembre 2025 / N°5

DÖLF BARBEN «Vous pouvez aussi prendre l’escalier», lance Peter Maurer. Deux femmes viennent d’arriver devant la guérite jaune qui sert de caisse. Elles rient, comprenant tout de suite qu’il plaisante. Notre homme a 69 ans, est journaliste de radio à la retraite et travaille comme contrôleur à l’ascenseur de la Matte. Il se dit «garçon d’ascenseur». Quand on l’observe, lui et sa façon d’aborder les gens et de leur parler, on comprend vite qu’il manie l’ironie comme peu savent le faire. À un vieil homme, il lâche: «Vous pouvez garder votre chapeau.» Même résultat: sourire chez l’intéressé. L’ascenseur de la Matte n’est pas ordinaire. Si l’on trouve aussi des boutons dans la cabine, comme dans les autres ascenseurs, on n’a pas le droit d’y monter et de démarrer sans autre, même s’il serait possible de le faire. Il faut être muni d’un ticket pour l’emprunter, car il s’agit d’un moyen de transport public concessionné, contrôlé et subventionné par l’État. Celui qui effectue le plus court trajet de Suisse: pas plus de 30 mètres. C’est moins que la longueur d’un tram. L’ascenseur de la Matte est exploité par une société anonyme privée. «Juridiquement parlant, il s’agit d’un téléphérique», explique son président Marc Hagmann, qui poursuit: «mais naturellement, c’est un ascenseur.» Quand il fut inauguré, en 1897, c’était un projet technique novateur. Aujourd’hui, il transporte quotidiennement plus de 700 passagers, soit plus de 20 000 par mois. Un trajet coûte 1.50 franc, y compris pour les chiens et les vélos. Certains abonnements de transport public couvrent la course. L’exploitation de l’ascenseur ne génère presque aucun bénéfice, mais il est important pour les gens du coin, relate le président, qui parle de «mission sociale». Il a été le premier ascenseur électrique pour le transport de personnes à être installé dans l’es- «C’est bien plus qu’un ascenseur» Aucun autre moyen de transport public en Suisse n’est plus court que l’ascenseur de la Matte à Berne. Son histoire, par contre, est très longue. Peter Maurer, contrôleur et «garçon d’ascenseur», la connaît. pace public en Suisse. Comme celui de Hammetschwand, au bord du lac des Quatre-Cantons – qui est l’ascenseur extérieur le plus haut d’Europe –, celui de la Matte ne gravit pas l’intérieur d’un bâtiment. Il s’appuie contre un mur extérieur, le mur de la plateforme de la collégiale, cette sublime terrasse située du côté sud de l’église la plus grande et la plus importante de la ville de Berne. 30 mètres de dénivelé ou 183 marches, ce n’est pas énorme. Mais au début, cette distance incarnait les disparités sociales, raconte notre garçon d’ascenseur. En haut, dans la vieille ville, vivaient les familles bernoises fortunées, tandis qu’en bas, le quartier de la Matte était habité par les pauvres gens: tanneurs, bateliers et flotteurs. Certaines maisons de l’obscure Badgasse, qui étaient officiellement des bains, s’étaient transformées au fil du temps en lupanars. Pour Peter Maurer, une chose est claire: «Les riches s’opposèrent à l’ascenseur La nuit, la «station supérieure» de l’ascenseur de la Matte illumine le quartier. Au début, la distance que franchissait l’ascenseur incarnait aussi un écart social. Photo Peter Maurer Plus haut, plus grand, plus rapide, plus beau? À la recherche des records suisses qui sortent de l’ordinaire. Aujourd’hui: le moyen de transport public au trajet le plus court de Suisse. Revue Suisse / Décembre 2025 / N°5 16 Reportage

il vit un de ses copains au bord de l’eau. Qui lui cria qu’il était garçon d’ascenseur. «Cela a été un électrochoc», relate Peter Maurer. Le même soir, c’était décidé: il le deviendrait lui aussi. C’est ainsi que Peter Maurer et l’ascenseur de la Matte se sont rencontrés. Le travail que l’homme y fait semble le rendre heureux. «C’est bien plus qu’un ascenseur», confie-t-il. Et, comme pour mieux saisir la véritable nature de celui-ci, il a commencé à le photographier. À toutes les heures du jour, toutes les saisons et sous tous les angles. Régulièrement, il fait des affiches de ses images. La plus récente est placardée à la station inférieure; elle a pour titre «L’Ascenseur tournesol». Un ascenseur qui est bien plus qu’un ascenseur... C’est surtout vrai pour les habitants du quartier de la Matte, qui l’empruntent régulièrement. Pour certains seniors du coin, les contrôleurs de l’ascenseur sont comme des proches, raconte le liftier. «Nous bavardons avec eux. Parfois, nous sommes les seuls avec qui ils entretiennent encore un contact régulier.» «Nous voyons comment vont les gens», dit-il. S’ils sont préoccupés ou heureux. Et si quelqu’un n’est pas très en forme, «il arrive que nous lui portions son sac à commissions sur quelques mètres». Pour Peter Maurer, l’ascenseur de la Matte est comme un phare dans le quartier, surtout en hiver, lorsqu’il fait encore nuit au petit matin. À six heures, quand l’ascenseur se met en marche, une lumière s’allume au sommet. «Tout le monde sait alors que l’un d’entre nous est là.» parce qu’ils ne voulaient pas que le peuple de la Matte débarque à leur étage.» Peut-être qu’il n’a pas entièrement tort. Dans un ouvrage consacré aux premiers temps de l’ascenseur de la Matte, l’historien Stefan Weber décrit la manière dont ce projet fut combattu. L’argument du mépris envers le quartier de la Matte n’est pas absurde, note-t-il, même si les habitants du haut de la ville ne le formulaient pas explicitement. Ils disaient plutôt craindre que la construction de l’ascenseur ne défigure la plate-forme, «joyau de la ville de Berne», et «gâche sensiblement» son atmosphère. Ces temps sont bel et bien révolus. L’ascenseur de la Matte a été accueilli avec gratitude par la population, qui y voyait un symbole de progrès. Les écarts sociaux se sont nettement réduits depuis, note Peter Maurer. Désormais, des gens aisés vivent aussi dans le quartier de la Matte, «grâce à la gentrification», relève-t-il. Ironiquement, cela va sans dire. Peter Maurer est contrôleur depuis cinq ans. «Nous sommes sept liftiers et deux liftières, tous retraités.» Lui travaille sept ou huit jours par mois. Il a toujours aimé parler avec les gens. Quand il était journaliste, c’est lui qui abordait les autres. «Aujourd’hui, ce sont eux qui viennent à moi.» Il a déjà raconté son histoire au «Beobachter», un magazine suisse. Le discours de Peter Maurer prend souvent des accents philosophiques. «L’ascenseur de la Matte ressemble beaucoup à la vraie vie, dit-il, il connaît des hauts et des bas». Luimême n’a pas été épargné par les coups du sort: il a perdu sa femme il y a dix ans. Mais la vie lui a aussi réservé de bonnes surprises. C’est tout à fait par hasard que ce père désormais célibataire a trouvé son emploi de liftier. Un jour, nageant dans l’Aar, Juridiquement parlant, l’ascenseur de la Matte est un téléphérique. Mais on l’identifie naturellement à un ascenseur. Photos Peter Maurer Pour Peter Maurer, l’ascenseur de la Matte est «bien plus qu’un ascenseur». Et lui, il est bien plus qu’un liftier pour de très nombreux habitants du quartier. Photo Marc Lettau Vous trouverez une série de photos de l’ascenseur de la Matte réalisées par Peter Maurer dans notre édition en ligne: www.revue.link/ascenseur Revue Suisse / Décembre 2025 / N°5 17

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