Revue Suisse 2/2026

DENISE LACHAT Avec vivacité, Monika Bögli ouvre la porte de son atelier de couture à Neuenegg, dans le canton de Berne, faisant voleter sa jupe d’un bleu lumineux. Ou plus précisément son «kittel», comme les initiés l’appellent, par-dessus lequel elle porte un tablier rayé bleu et vert. Le corset laisse apparaître une blouse blanche sur laquelle est fixée une broche en filigrane. Autour de son cou, un foulard de soie noir finement ajouré. Cette femme à la constitution menue s’apprête à sortir, pense-t-on, admirative. Mais on a tout faux: Monika Bögli porte un costume traditionnel de travail bernois. Elle sourit: «Les femmes s’habillaient ainsi jadis pour aller aux champs». Les familles paysannes fabriquaient elles-mêmes les tissus qu’elles utilisaient: en laine ou en lin, assez solides pour résister à de nombreux lavages. Un artisanat qui rend fière Le costume de Monika Bögli est en grande partie constitué de tissu moitié lin, moitié coton, tissé à la main, et a nécessité des dizaines d’heures de travail – la couturière en compte entre 50 et 70 pour la fabrication d’un costume traditionnel. Le corset surtout est complexe à réaliser, avec ses trois couches d’ouate, de doublure et de tissu, plus les décorations. Cet artisanat, et les matériaux nobles qu’il requiert, parfois fabriqués à la main – notamment de la soie –, ont un prix: un costume de travail neuf coûte près de 2200 francs, et un costume de fête, 3000. À cela s’ajoutent les bijoux en argent, qui reviennent au moins à 3500 francs. Mais revêtir une telle tenue, c’est presque changer de peau: rien que les baguettes du corset confèrent au corps un maintien différent. Monika Bögli se sent fière et honorée dans son costume. «Il m’habille et me va comme un gant.» L’invention d’une tradition La fierté et l’honneur sont liés à la conscience de nourrir une tradition qui remonte au Moyen Âge... et qui a failli disparaître en Suisse. Avec l’essor économique qui a suivi la création de l’État fédéral en 1848, l’industrie, les transports, la technique et le commerce se sont développés, et le travail à la main a été remplacé par des machines. Les Suisses, surtout dans les villes, se sont mis à suivre les tendances internationales en matière de mode. Ce n’est que vers la fin du XIXe siècle que la culture populaire et les coutumes ont recommencé à intéresser les gens. On s’est mis à rassembler les anciens costumes, à les documenter et à les refabriquer. Trois dates ont contribué à ce renouveau: la création, en 1905, de l’organisation Patrimoine suisse, qui a pour mission de protéger le patrimoine culturel du pays, non seuleUn vêtement tissé d’histoire suisse Avec des aiguilles, du fil et des dizaines d’heures de travail manuel, Monika Bögli fait vivre une tradition suisse à Neuenegg, dans le canton de Berne. Cette tailleuse de costumes habille ses clientes de «morceaux de patrie» faits sur mesure. ment les bâtiments historiques, mais aussi les vêtements traditionnels. À cette époque, on s’est remis à coudre des costumes traditionnels d’après des modèles historiques dans plusieurs cantons. Dès 1926, le costume traditionnel a vu sa préservation assurée avec la fondation de la Fédération nationale des costumes suisses (FNCS) à Lucerne, qui fête cette année son 100e anniversaire. Le but de la FNCS était de réintégrer le costume traditionnel – vêtement intemporel, simple et rassembleur – à la vie de tous les jours. À l’exposition nationale de 1939 à Zurich, enfin, des costumes de toutes les régions du pays ont été présentés dans le «petit village de la Landi»: en cette période troublée, ils exprimaient la force et l’indépendance de la Suisse et symbolisaient l’attachement à la patrie, la cohésion et l’identité nationales. Aujourd’hui, le costume traditionnel n’est plus porté au quotidien: il est réservé aux occasions particulières. Monika Bögli cite, pêle-mêle, les fêtes folkloriques, les soirées festives, les mariages et les baptêmes ainsi que les événements officiels. À la fête fédérale des costumes suisses à Schwytz en 2010, la conseillère fédérale Doris Leuthard, invitée d’honneur, portait le L’ancienne présidente de la Confédération, Doris Leuthard, dans son costume argovien à l’occasion de la fête fédérale des costumes suisses en 2010. Photo Keystone Ici, on coud à la main: une pelote à aiguilles et des échantillons de tissu dans l’atelier de couture de Monika Bögli. Le dé à coudre est incontournable. Photo Denise Lachat Monika Bögli porte un costume traditionnel de travail bernois. Les tabliers rouge et blanc pendus devant elle sont cousus en damas de soie et font partie d’un costume de fête. Photo Denise Lachat Il existe 700 costumes traditionnels en Suisse, qui diffèrent par leurs couleurs, leur coupe et leurs ornements. Sur les photos, dans le sens horaire: Appenzell Rhodes-Intérieures, Toggenburg, Uri et Saint-Gall. Photo MAD/Silvan Bucher Revue Suisse / Avril 2026 / N° 2 12 Société

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