Revue Suisse 2/2026

Tradition sur mesure: un costume tissé d’histoire et de patriotisme Quelle croissance la Suisse peut-elle supporter? Le peuple vote sur un plafonnement de la population De nouveaux sons chez les protestants avec une paroisse pour les fans de metal AVRIL 2026 La revue des Suisses·ses de l’étranger

Résilier les bilatérales, priver les Suissesses et les Suisses de l’étranger de leurs droits ? Devenez membre du PS International dès maintenant ! le 14 juin Days Save the date! 21 août 2026 - Seehotel Waldstätterhof 22 août 2026 - Place des Suisses de l'étranger Venez nous retrouver sur la place des Suisses de l'étranger à Brunnen pour un échange enrichissant sur des thèmes qui nous unissent tous. Nos partenaires La Suisse en poche SwissInTouch.ch L‘application pour la communauté des Suisses de l‘étranger swissintouch.ch Disponible exclusivement ici © Alisha Lubben Les services consulaires partout, facilement accessibles depuis vos appareils mobiles Santiago du Chili (2023) www.dfae.admin.ch

En Suisse, la croissance est forte, voire trop rapide pour certains. Le pays compte un nouvel habitant toutes les 6 minutes et 54 secondes. Une anecdote statistique? Non: un des plus grands débats de notre temps. La Suisse compte plus de neuf millions d’habitants. Et pourrait en abriter plus de dix millions dans quelques décennies. Pour beaucoup, il s’agit là d’un signe de la vigueur économique du pays. Pour d’autres, d’un motif d’inquiétude. L’initiative «Pas de Suisse à 10 millions!», qui sera mise en votation le 14 juin 2026, entend plafonner la population et endiguer l’immigration de manière stricte. Or, sans immigration, beaucoup de choses ne tourneraient pas rond. Dans les hôpitaux, sur les chantiers, dans les restaurants ou les centres de recherche travaillent des employés du monde entier. Ils contribuent à la prospérité économique de la Suisse et aident à amortir les conséquences d’une société vieillissante. En même temps, les villes et les agglomérations constatent que la croissance a un prix: les logements se font rares, les trains de pendulaires sont bondés, l’environnement et les infrastructures sont soumis à une pression croissante. On peut se sentir à l’étroit dans les lieux les plus inhabituels. Près de 100 000 bateaux privés sont enregistrés en Suisse (p. 16). Il est aussi ardu de trouver une place d’amarrage à Genève qu’un logement à Zurich. Les listes d’attente sont longues et les places, rares. Faudrait-il donc plafonner aussi, outre le nombre d’habitants, celui des bateaux? Mais trêve de plaisanterie, car l’initiative ne prête pas à rire pour les plus de 530000 Suisses vivant en Europe. La libre circulation des personnes actuellement en vigueur fait qu’il est facile de s’établir dans un pays de l’UE, d’y travailler ou d’y fonder une entreprise. Son abrogation pourrait impacter la vie et le statut de séjour de nombreux Suisses de l’étranger. À terme, la fixation d’un plafond entrainerait la fin de la libre circulation. Par conséquent, la votation du 14 juin aura aussi valeur de test pour les futures relations entre la Suisse et l’Europe. Ce débat montre que le modèle de réussite suisse est mis à l’épreuve. Pourtant, le pays a aussi d’autres histoires à raconter. Par exemple, celle d’une tailleuse de costumes traditionnels, qui habille ses clientes de «morceaux de patrie» (p. 12). Ou encore celle d’une paroisse officielle rassemblant des fans de metal (p. 26). La réussite suisse ne serait-elle pas le fruit de ce mélange entre tradition et renouveau? À une période où les gros chiffres font l’actualité, il serait peut-être bon d’observer de plus près les petites histoires qui se cachent derrière. WALTER SCHMID, RÉDACTEUR EN CHEF 4 En profondeur Combien d’immigrés la Suisse peut-elle accueillir? 12 Société Dans son atelier de couture, Monika Bögli fait vivre une tradition 15 Chiffres suisses Un pays épris d’ordre… et de poules 16 Reportage Qu’est-ce qui attire tant de Suisses sur l’eau? Actualités de votre région 20 Nouvelles Le drame de Crans-Montana aura de longues répercussions en Suisse 22 Politique Le peuple soutient les médias de service public L’accès au service civil se complique 26 Société Du heavy metal à l’église 28 Portrait Louis Jucker met des maux en musique 28 Nouvelles du Palais fédéral Les sociétés de bienfaisance au secours des Suisses de l’étranger 32 SwissCommunity Entre réussite et étroitesse Photo de couverture: le costume traditionnel de fête des Rhodes-Intérieures se distingue par son abondance de détails et sa coupe extrêmement sophistiquée. Photo Silvan Bucher, Agentur syn, Stans La «Revue Suisse», magazine d’information de la Cinquième Suisse, est éditée par l’Organisation des Suisses de l’étranger. Photo Stéphane Herzog Revue Suisse / Avril 2026 / N° 2 3 Éditorial Table des matières

THEODORA PETER ET SUSANNE WENGER La Suisse compte plus de 9 millions d’habitants. C’est trois fois plus qu’au début du XXe siècle. Dans les années d’après-guerre, c’est l’essor de la natalité qui avait provoqué une croissance rapide de la population et, depuis l’an 2000, c’est l’immigration qui s’en charge. Depuis 2002, les travailleurs de l’Espace économique européen peuvent prendre un emploi en Suisse et faire venir leur famille. L’introduction de la libre circulation des personnes avec l’Union européenne (UE), en contrepartie, a permis aux Suisses de s’installer dans l’espace européen et d’y travailler. Aujourd’hui, plus de 530’000 Suisses vivent dans un pays européen. L’ouverture du marché du travail a provoqué une forte immigration en Suisse. Depuis le début des années 2000, le nombre d’habitants a augmenté de 2 millions pour s’établir à 9 millions de personnes actuellement. En tout, 2,4 millions d’étrangers vivent en Suisse, ce qui correspond à 26 % Combien d’immigrés la Suisse peutelle accueillir? Jamais la Suisse n’avait encore compté autant d’habitants. Son économie florissante suscite une forte immigration. Ce qui assure sa prospérité, mais pose aussi quelques problèmes. La Suisse sera-t-elle bientôt surpeuplée? de la population totale. Deux tiers d’entre eux viennent d’un pays européen, surtout d’Italie, d’Allemagne, du Portugal et de la France. 10 millions d’habitants d’ici 2040 D’après les prévisions de l’Office fédéral de la statistique (OFS), la population résidante de la Suisse pourrait atteindre 10 millions d’ici 2040, et 10,5 millions d’ici 2055. Ce scénario de référence s’appuie sur l’hypothèse que l’immigration continuera à progresser comme jusqu’ici. L’économie suisse a besoin de nouvelle maind’œuvre: ces prochaines années, il y aura davantage de départs à la retraite que d’entrées sur le marché de l’emploi. L’immigration freine le vieillissement démographique, mais ne peut pas l’arrêter. Les plus de 65 ans représentent désormais près de 20 % de la population, et ce chiffre grimpera à 25 % d’ici 2055. Les travailleurs immigrés font tourner l’économie, paient des impôts et participent au financement de la prévoyance vieillesse. Pourtant, la croissance rapide de la population crée un malaise: on parle même de «stress dû à la densité de la population». Les conséquences de ce phénomène sont perceptibles surtout dans les centres-villes, où l’espace habitable se raréfie (à ce sujet, voir aussi pp. 9–10). Près des deux tiers de la population suisse se concentrent déjà sur le Plateau, entre le lac Léman et le lac de Constance. En raison de cette densité, les pendulaires se retrouvent bloqués dans les embouteillages aux heures de pointe ou se pressent dans des trains, bus et trams bondés. Les responsables politiques ne restent pas les bras croisés: le Conseil fédéral prévoit des investissements de plus de 40 milliards de francs dans le réseau des transports d’ici 2045. Une initiative UDC exige un plafonnement Pour l’Union démocratique du centre (UDC), cette croissance «incontrôlée» de la population va trop loin. Le 14 juin 2026, le peuple se prononcera sur son initiative «Pas de Suisse à 10 millions!». Concrètement, l’UDC propose d’inscrire dans la Constitution que la population résidante permanente du pays ne doit pas dépasser 10 millions de personnes avant 2050. Les conséquences de la croissance sont perceptibles surtout dans les centres-villes et dans les transports, car la Suisse compte de plus en plus de pendulaires. Ici, la gare de Lucerne. Photo Keystone Revue Suisse / Avril 2026 / N° 2 4 En profondeur

Dès que le seuil de 9,5 millions serait atteint, les autorités devraient agir pour endiguer l’immigration. D’après les pronostics de l’OFS, ce scénario pourrait intervenir dans les 5 à 10 prochaines années déjà. Le but ultime de l’initiative de l’UDC est la résiliation de l’accord de libre circulation des personnes avec l’UE si, après le dépassement du seuil fixé, «aucune clause d’exception ou de sauvegarde n’a pu être négociée ou invoquée». Il y a six ans, les Suisses se sont clairement déclarés favorables au maintien de la libre circulation des personnes: ils ont été près de 57 % à rejeter l’initiative de l’UDC «Pour une immigration modérée». En 2014, toutefois, le parti anti-immigration avait remporté un succès dans les urnes, quand le peuple avait accepté l’initiative «Contre l’immigration de masse» Avec son initiative «Pas de Suisse à 10 millions!», l’UDC vise à mettre fin à la libre circulation des personnes entre la Suisse et l’UE. La votation du 14 juin 2026 sera un test pour la voie bilatérale. à 50,3 % des voix. Mais les plafonds exigés n’ont finalement pas été mis en place, le gouvernement et le Parlement n’ayant pas voulu prendre le risque d’une rupture avec l’UE. Ils ont préféré miser sur une meilleure exploitation du potentiel de la maind’œuvre en Suisse. Un tournant pour la politique européenne? Pour les autorités, l’initiative de l’UDC contre une «Suisse à 10 millions» menace aussi la voie bilatérale: la résiliation de l’accord de libre circulation des personnes rendrait également les autres accords caducs. Les Suisses vivant dans l’espace européen pourraient aussi en faire les frais, car leur droit de séjour est lié à la libre circulation des personnes. Le Conseil fédéral, la majorité du Parlement, les cercles économiques et les syndicats s’opposent à cette initiative «radicale», qui, à leurs yeux, menace les emplois et la prospérité. Le gouvernement admet que l’immigration et la croissance de la population constituent des «défis» pour la Suisse, par exemple sur le marché du logement. Il prévoit donc d’investir davantage de fonds publics dans la construction de logements aux loyers abordables. Sur le plan de la politique européenne, la votation du 14 juin 2026 arrive à un moment délicat. En mars, le Conseil fédéral et la Commission européenne ont signé, après de longues négociations, un nouveau paquet d’accords («Revue» 2/2025) qui renouvelle et étend les accords bilatéraux. Il contient également une «clause de sauvegarde», grâce à laquelle la Suisse pourrait limiter l’immigration en cas de «graves problèmes économiques ou sociaux». Quand et comment ce mécanisme sera-t-il activé? La question reste ouverte et fera sans doute couler beaucoup d’encre. Après le Parlement, qui doit encore ratifier les accords, la population aura le dernier mot, probablement en 2028. La Suisse compte plus de 9 millions d’habitants, dont les deux tiers se concentrent sur le Plateau. À droite, vue sur Zurich depuis l’Uetliberg. Photo Keystone Revue Suisse / Avril 2026 / N° 2 5

Les immigrés jouent un rôle important sur le marché suisse de l’emploi: ils construisent des routes et des maisons, soignent les patients des hôpitaux, programment des ordinateurs ou développent de nouveaux produits. À la fin de 2025, environ 1,9 million d’étrangers travaillaient en Suisse: ils représentent désormais 35 % de la main-d’œuvre du pays, contre 25 % il y a 20 ans. La part de la population active suisse, quant à elle, se réduit: la génération des baby-boomers (nés entre 1946 et 1964) a pris sa retraite ou la prendra bientôt, et la relève fait défaut en raison du faible taux de natalité. 80 % des travailleurs étrangers viennent de pays de l’Espace économique européen. Près d’un million d’entre eux ont rejoint la Suisse depuis l’introduction de la libre circulation des personnes. Les accords bilatéraux avec l’Union européenne (UE), entrés en vigueur en 2002, permettent aux entreprises suisses d’accéder librement au marché intérieur européen et de recruter aisément des professionnels qualifiés dans les pays de l’UE/AELE. La plupart des étrangers Plus de la moitié des immigrés viennent en Suisse pour travailler. Ils contribuent à la croissance économique et au bon fonctionnement du système de santé. D’après une étude de la Banque nationale, la Suisse pourrait manquer de 400’000 travailleurs d’ici dix ans. nuels manquent d’apprentis. Dans le bâtiment, l’industrie des machines et l’hôtellerie, des milliers de places d’apprentissage restent vacantes chaque année. L’offensive pour la formation ne suffit pas La demande de main-d’œuvre est constante aussi dans le secteur de la santé, en pleine croissance. Entre 2010 et 2020, 188’000 nouveaux emplois y ont été créés, comme le montre un rapport de l’Observatoire sur la libre circulation des personnes. Près d’un tiers de ces emplois ont été confiés à des travailleurs de l’UE/AELE. Au Tessin et dans la région lémanique, la part de la main-d’œuvre étrangère est nettement plus importante: de nombreux pendulaires franchissent tous les jours la frontière italienne ou française pour venir travailler dans des établissements de santé suisses. Parmi les médecins en exercice, plus de 40 % viennent de l’étranger, et la moitié d’entre eux d’Allemagne. Pour réduire cette dépendance à la main-d’œuvre étrangère, la Confédération et les cantons ont augmenté ces dernières années le nombre de places d’études en médecine humaine dans les universités suisses. Cette offensive pour la formation ne couvre cependant pas entièrement les besoins, comme le montrent les chiffres travaillent dans des secteurs économiques très demandeurs en maind’œuvre, par exemple la gastronomie ou le bâtiment. Dans certains métiers, comme maçon ou poseur de revêtements de sol, la part des étrangers atteint même 60 %. Dans le domaine du bâtiment, en plein essor, les besoins en maind’œuvre qualifiée sont particulièrement importants en ce moment: les carnets de commandes sont pleins et le chiffre d’affaires est en hausse. On construit davantage de logements, et les pouvoirs publics investissent dans l’extension des infrastructures. La Société Suisse des Entrepreneurs pense que la demande de maind’œuvre continuera d’augmenter, notamment parce que les métiers maLes immigrés jouent un rôle clé sur le marché suisse de l’emploi. La plupart travaillent dans des secteurs économiques très demandeurs en main-d’œuvre, par exemple dans des restaurants ou des hôtels, comme sur les photos du milieu et de gauche. Photos Keystone Revue Suisse / Avril 2026 / N° 2 6

À droite: un travail posté exigeant. Le secteur de la santé, en pleine croissance, a lui aussi besoin de travailleurs étrangers qualifiés. Photos Keystone La journaliste Anne-Careen Stoltze (48 ans) a quitté l’Allemagne en 2006 pour venir s’installer en Suisse. 13 ans plus tard, elle rentre dans son pays avec sa famille. «Je suis venue en Suisse par amour. En 2004, quand j’ai rencontré mon futur mari, je vivais à Brême, où j’étais stagiaire dans un journal. Matthias, qui vient de Hambourg, travaillait quant à lui déjà à Berne. À l’époque, les hôpitaux suisses cherchaient à attirer des étudiants en médecine allemands pour des stages et des assistanats. Après deux ans de trajets en train de nuit entre Brême et Berne, nous avons décidé de poser nos valises en Suisse. Tandis que Matthias poursuivait sa formation en médecine spécialisée, je suis parvenue à mettre un pied dans le journalisme. Puis, la crise des médias a atteint la Suisse et j’ai perdu mon emploi, alors que j’étais enceinte. J’ai bien été indemnisée, mais j’ai pris conscience pour la première fois à quel point les mères sont mal protégées et les parents, peu soutenus. En Suisse, il reste difficile de concilier vie professionnelle et privée. Témoignage d’une immigrée repartie chez elle Nos deux enfants allaient à la crèche, ce qui coûte très cher. De nombreuses mères, et de plus en plus de pères, réduisent leur temps de travail pour pouvoir s’occuper de leur famille. Face à la pénurie de main-d’œuvre qualifiée, la Suisse devrait proposer de meilleures conditions pour mieux exploiter le potentiel des femmes sur le marché du travail. Je peux comprendre les débats sur l’immigration et le stress dû à la densité de population. Employée d’un média local, j’ai bien vu l’explosion des constructions dans notre agglomération. Après avoir dit adieu au journalisme, je me suis formée à la communication scientifique et j’ai travaillé plusieurs années pour la Haute école spécialisée bernoise. La Suisse est devenue une seconde patrie pour notre famille. Nos enfants, qui sont nés à Berne, se considèrent suisses. Mais moi, je ne me suis jamais tout à fait intégrée. D’une part, cela est dû au fait qu’en raison de la langue que je parle, on m’a toujours vue comme une Allemande. D’autre part, je regrettais de ne pas pouvoir participer au débat public et voter. Nous avions entamé une procédure de naturalisation quand nos parents sont tombés malades en Allemagne. Cela a changé nos priorités: si nous voulions pouvoir passer encore du temps avec eux, il nous fallait rentrer chez nous. De plus, je souhaitais m’engager au niveau politique et dans la société civile de mon pays d’origine. En 2019, nous nous sommes installés dans le Brandebourg, où nous avons rénové la maison de mes grands-parents. Mon mari a conservé son cabinet médical à Berne, où il travaille trois jours par semaine, désormais en tant que résident hebdomadaire. Quant à moi, je suis chargée de relations internationales dans ma région depuis 2025, où je rassemble des personnes de part et d’autre de la frontière germano-polonaise.» Revue Suisse / Avril 2026 / N° 2 7

À gauche: dans le domaine du bâtiment, en plein essor, les besoins en maind’œuvre étrangère sont particulièrement importants en ce moment. Photo Keystone En haut: pour protester contre la pénurie de logements, un étudiant s’est installé un appartement symbolique au cœur de Lausanne. Photo Keystone de 2024: tandis que 1400 futurs médecins ont obtenu le diplôme fédéral, 3200 diplômes étrangers ont été reconnus la même année. Dans les soins infirmiers aussi, les Suisses ne parviennent pas à occuper tous les emplois vacants. Depuis la pandémie de coronavirus, qui a mis les hôpitaux et leur personnel sous pression, la pénurie de professionnels s’est aggravée. Auparavant, près de 11’000 postes étaient vacants: ce chiffre a augmenté à 14’000 au début de 2025. Selon les associations professionnelles, un tiers des soignants quittent le métier par découragement. On estime que d’ici 2030, il manquera environ 30’500 soignants en Suisse, que ce soit dans les hôpitaux, les EMS ou les soins à domicile. L’initiative sur les soins infirmiers, acceptée par le peuple en 2021, exigeait une offensive pour la formation et de meilleures conditions salariales, par exemple dans le domaine des indemnités pour le travail de nuit et le week-end. Mais la mise en œuvre par le Parlement peine à avancer parce que la réforme entraîne des surcoûts. Recul de l’immigration Dans d’autres secteurs de l’économie, par exemple l’informatique, la finance ou le commerce, la pénurie de personnel s’est allégée depuis 2024, comme le montre le dernier Index de l’agence pour l’emploi Adecco. Les raisons de cette «normalisation» seraient le refroidissement de la conjoncture mondiale et les incertitudes économiques. Les chiffres de l’immigration reflètent également la situation économique du moment: durant l’année record de 2023, la Suisse a enregistré près de 100’000 immigrants de plus que d’émigrants. Depuis, l’immigration nette recule: ce chiffre a diminué de 15 % pour s’établir à 83’000 en 2024, et de 10 % pour s’établir à 75’000 personnes en 2025. Autrement dit, le marché du travail attire encore de nombreux immigrés, mais tous ne restent pas en Suisse pour toujours. La perte d’un emploi, le coût élevé de la vie, la conciliation difficile entre vie privée et professionnelle ou les difficultés d’intégration peuvent les pousser à rentrer dans leur pays. Tout comme des raisons familiales, comme le montre l’exemple de la journaliste d’origine allemande Anne-Careen Stoltze, qui s’est établie en Suisse en 2006 pour la quitter 13 ans plus tard (voir page 7). Économiquement parlant, il est évident que la Suisse continuera d’avoir besoin de main-d’œuvre étrangère. Sans cela, le nombre de personnes «aptes à travailler» fondra ces prochaines années, car il y aura davantage de départs à la retraite que d’entrées sur le marché de l’emploi. D’après une étude de la Banque nationale, ce déséquilibre pourrait s’aggraver et la Suisse pourrait manquer de 400’000 travailleurs ces dix prochaines années. Les secteurs économiques défendent la croissance Sans l’immigration d’une maind’œuvre dont la Suisse a «un besoin crucial», des entreprises risquent de quitter le pays et le niveau des services, de se dégrader, écrivent la faîtière economiesuisse et l’Union patronale dans une prise de position sur l’initiative de l’UDC «Pas de Suisse à 10 millions!», qui sera mise en votation le 14 juin 2026. Le secteur économique craint aussi un recul de la croissance, et donc du produit intérieur brut (PIB). Depuis 2002, le PIB par habitant a augmenté de 23 % en Suisse, et avec lui la prospérité. Il est impossible d’évaluer avec précision dans quelle mesure l’immigration a contribué à cette croissance économique. Ce qui est incontestable, c’est que la libre circulation des personnes accroît la création de valeur. En revanche, l’impact de cette immigration stimulée par le marché de l’emploi sur l’environnement et la société fait débat. De quelle croissance la Suisse a-t-elle besoin pour préserver la qualité de vie? La question est politiquement controversée. Revue Suisse / Avril 2026 / N° 2 8

À Zurich, plus grande ville du pays, la crise suisse du logement, entre essor et pénurie, est particulièrement aiguë. Dès qu’un logement au loyer abordable est mis sur le marché, des centaines de personnes se ruent pour le visiter. Des photos de files d’attente interminables circulent sur les réseaux sociaux, et ceux qui cherchent un logement y renoncent parfois en raison de la concurrence. Ce problème inquiète toujours davantage le pays. Zurich, avec ses nombreux emplois dans les banques, les assurances et les secteurs de la technologie et des services, affiche un taux de logements vacants extraordinairement bas: seul un logement sur 1000 est disponible, souvent dans le segment haut de Le revers de la croissance et de l’immigration s’observe clairement sur le marché suisse du logement: l’espace habitable se raréfie, les loyers augmentent. Les solutions font débat. gamme. À l’échelle nationale, le taux de logements vacants s’élève à 1 %, ce qui illustre bien la tension du marché. La rareté de l’offre complique la recherche d’un appartement, mais fait aussi s’envoler les prix. Différences régionales, conséquences sociales La pénurie de logements affecte surtout les grands centres urbains comme Zurich, Genève et Bâle, qui, par leur centralité, sont aussi très appréciés des expatriés européens. Mais les petites villes et les villages de montagne touristiques ne sont pas épargnés, comme le montre un rapport du gouvernement. Dans certaines régions alpines, tant les locaux que la main-d’œuvre étrangère ont du mal à se loger, notamment à cause des résidences secondaires et des locations à court terme d’Airbnb. Les loyers augmentent depuis plus de 20 ans. Et en particulier ceux des nouvelles locations, qui grimpent chaque année de 2 à 6 % depuis 2022 selon les À droite: 360 appartements en coopérative pouvant accueillir 900 personnes sont construits dans le quartier Koch, à Zurich. La Confédération veut encourager la construction de logements d’utilité publique. Photo Keystone «Y a-t-il trop peu de constructions en Suisse? Non. Il y a trop d’immigration.» résume l’UDC. régions. Les personnes qui arrivent sur le marché du logement ou déménagent payent un loyer nettement plus élevé que les locataires de longue date. Un pays où près de 60 % des ménages vivent en location est très sensible à de telles évolutions, d’autant plus que les conséquences sont concrètes: en 2025, une étude de l’EPF a montré que les ménages les plus pauvres sont évincés des cinq plus grandes agglomérations du pays. La classe moyenne souffre elle aussi quand le loyer avale une partie toujours plus importante de son budget. Immigration, réglementation, spéculation? Il n’est donc pas étonnant que la question du logement fasse l’objet d’un vif débat avant la votation sur l’initiative de l’UDC «Pas de Suisse à 10 millions!». Chaque camp politique a ses propres explications et solutions. Pour l’UDC, le problème réside dans l’immigration «de masse». Bien que davantage de logements aient été construits ces 25 dernières années, l’offre ne suffit pas, souligne le parti. De plus, on continue de bétonner la Suisse. «Y a-t-il trop peu de constructions en Suisse? Non. Il y a trop d’immigration», résume l’UDC. Aux yeux des Libéraux-Radicaux (PLR), le bât blesse au niveau de la réglementation. Le cadre juridique et les oppositions reRevue Suisse / Avril 2026 / N° 2 9

tardent les projets de construction, affirment-ils en exigeant des procédures plus rapides et un assouplissement des prescriptions anti-bruit. Pour le parti socialiste (PS), c’est la spéculation immobilière due à la soif de profit qui fait grimper les loyers. Le PS rassemble des signatures pour une initiative visant à contrôler les loyers, et demande que davantage de logements d’utilité publique soient construits. Une initiative populaire prévoyant une part fixe de logements d’utilité publique a toutefois été rejetée par le peuple en 2020. Des causes multiples Des études et analyses montrent que l’immigration pèse sur le marché du logement, mais n’est pas la seule responsable de la pénurie. D’après les chiffres officiels, si l’immigration a nettement contribué à la hausse du nombre de ménages et stimulé la demande entre 2014 et 2023, la croissance de la surface habitable par habitant joue aussi un rôle: en dix ans, celle-ci est passée de 45 à 46,6 m2 en moyenne. L’introduction de la libre circulation des personnes entre la Suisse et l’UE en 2002 a fait augmenter le prix des loyers et des logements en propriété jusqu’en 2016, indique une étude de l’université de Fribourg en 2023. Mais cet effet s’est estompé, car le marché a réagi en construisant de nouveaux logements, même si ceux-ci sont en nombre insuffisant. Les experts soulignent que le marché du logement est le fruit d’une interaction complexe entre la demande, l’offre, le droit de la construction et les conditions économiques. À partir de 2018, l’activité de construction a reculé à cause des coûts élevés et de la pénurie de terrains à bâtir. Densification: craintes et opportunités La rareté des terrains à bâtir n’est pas seulement due à la topographie suisse: elle est aussi le résultat d’une volonté politique. En 2013, le peuple a accepté une loi sur l’aménagement du territoire qui limite l’urbanisation des espaces verts et oriente le développement urbain vers l’intérieur. Une étude réalisée en 2025 par l’institut de recherche Sotomo montre que l’on pourrait créer de l’espace habitable pour deux millions de personnes sans nouveaux terrains à bâtir. Cependant, les projets de densification se heurtent souvent à des oppositions locales. Les citoyens craignent d’être évincés ou de voir leur qualité de vie se dégrader. Des concepts innovants tentent de répondre à ces craintes en montrant qu’il est possible de densifier et La densification est l’une des approches possibles de l’aménagement du territoire. Les lotissements modernes, comme ici à Schlieren (ZH), misent sur les services de proximité et les espaces verts. Photo Keystone 10 de construire en hauteur tout en créant des espaces verts. Dans les régions urbaines, il est prévu de créer des «voisinages-de-10-minutes», avec des emplois, des commerces et des restaurants à proximité immédiate. Ce concept, développé par l’EPF et financé par le Fonds national, vise à aider les cantons et les communes à appliquer la loi sur l’aménagement du territoire. Pas de détente rapide Ces dernières années, entre 40’000 et 45’000 nouveaux logements ont vu le jour annuellement en Suisse. Mais on estime qu’il en faudrait entre 30 et 50% de plus pour équilibrer l’offre et la demande. Bien que le nombre de demandes de permis de construire ait légèrement augmenté récemment, le gouvernement suisse ne prévoit pas de détente rapide. Avec les cantons, les communes et les secteurs de l’immobilier et du bâtiment, il a élaboré un plan d’action contenant 30 mesures. Celles-ci vont de procédures d’autorisation plus efficaces à une meilleure utilisation du terrain à bâtir. Mais il ne s’agit pour l’instant que de recommandations. Une proposition du Conseil fédéral au Parlement est plus concrète: un fonds qui accorde des prêts aux maîtres d’ouvrage d’utilité publique sera étoffé de 150 millions de francs entre 2030 et 2034. Ainsi, la Confédération veut encourager la construction de logements abordables. Le Parlement se prononcera à ce sujet cette année. Plus de logements abordables et un plan d’action contre la pénurie: c’est ainsi que le gouvernement entend couper l’herbe sous les pieds de l’UDC et de son initiative «Pas de Suisse à 10 millions!». Cela convaincra-t-il les Suisses? Réponse le 14 juin. Revue Suisse / Avril 2026 / N° 2

Nombre record de touristes En 2025, l’hôtellerie suisse a enregistré 43,9 millions de nuitées et a ainsi battu le record de 2024. Le nombre de clients étrangers a particulièrement augmenté. La plupart d’entre eux venaient d’Allemagne, des États-Unis, du Royaume-Uni et de France. Les cantons ayant comptabilisé le plus grand nombre de nuitées sont Zurich, Berne, les Grisons et le Valais. (WS) Hausse du commerce extérieur Malgré les droits de douane américains, le commerce extérieur suisse a progressé en 2025. Les exportations ont augmenté de 1,4 %, atteignant la valeur record de 287 milliards de francs. Les importations ont elles aussi augmenté de 4,5 %, pour atteindre 232,7 milliards de francs, ce qui est le deuxième plus haut niveau de tous les temps. Les produits pharmaceutiques et chimiques se sont particulièrement bien vendus, puisqu’ils représentent plus de la moitié de toutes les exportations. (WS) Augmentation de la TVA? Pour accroître la sécurité de la Suisse, le Conseil fédéral veut créer un fonds pour l’armement. Le département de la défense a besoin de nouveaux systèmes de défense aérienne et de lutte anti-drones ainsi que d’équipements pour la guerre électronique. Ce fonds pourrait être financé par une hausse de 0,8 % de la taxe sur la valeur ajoutée, dès 2028 et limitée à dix ans. L’augmentation de la TVA exige une modification de la Constitution, sur laquelle le peuple devra se prononcer, probablement en 2027. (WS) Records aux Jeux olympiques Aux Jeux olympiques d’hiver de 2026 à Milan/Cortina, la délégation suisse a remporté un nombre record de médailles, 23 en tout. Avec 6 médailles d’or, 9 d’argent et 8 de bronze, les athlètes suisses ont réalisé le meilleur résultat de l’histoire des Jeux olympiques d’hiver. Ils ont conquis la 8e place au palmarès des médailles, derrière la Suède et devant l’Autriche. (WS) Brienz à nouveau habitable L’évacuation et l’interdiction d’y pénétrer, en vigueur depuis novembre 2024, ont été levées. Cette décision se base sur des mesures permanentes, qui ne révèlent plus de danger aigu. La «Revue Suisse» a parlé de ces dangers dans son numéro 5/23. (WS) Stanislas Wawrinka Le tennisman Stanislas Wawrinka a annoncé en décembre 2025 qu’il entamait sa dernière année sur le circuit. «Il est temps d’écrire le dernier chapitre de ma carrière», a simplement déclaré le Vaudois. Invité à Melbourne en janvier, à bientôt 41 ans, «Stan The Man» a encore montré de quel bois il se chauffe face au numéro 9 mondial, l’américain Taylor Fritz. «Stanimal» s’est finalement incliné – en beauté - au troisième tour de son dernier Open d’Australie, là où en 2014, il avait éliminé Novak Djokovic puis, en finale, Rafael Nadal! Quel parcours depuis les premières balles échangées avec son frère aîné à Saint-Barthélemy (VD). Wolfram, leur père, gérait la ferme d’un centre pour personnes handicapées. Né en 1985, Stanislas dit avoir tiré sa force intérieure de cet environnement. Quatre années plus tôt, à quelque 180 kilomètres de là, naissait un autre garçon… Roger Federer. «Pour beaucoup de gens, je suis le Suisse qui perd», a lancé un jour de dépit Wawrinka à un magazine français. Roger a éclipsé Stan à domicile, mais le second continue de susciter un amour débordant à l’étranger. Il est l’homme qui a pu battre Federer, Nadal et Djokovic! Il est le vainqueur de Roland Garros, où il avait joué avec un short à carreaux rouges et blancs. «Je vais me baigner, je vais au tennis et après je vais dormir avec», avait plaisanté le Suisse. Tout a été dit au sujet des différences entre Wawrinka et Federer. Un commentaire qui revient au sujet du Vaudois est son approche en retenue par rapport à l’adversaire. Ainsi, en 2015 à Roland Garros, Stan n’exulte pas lorsqu’il parvient à battre un Rafael Nadal, diminué. Que fera Wawrinka une fois sa raquette posée? Vendre des chaussures? «J’ai encore des rêves dans ce sport», a lâché l’Helvète, fidèle à son style tout en retenue. STÉPHANE HERZOG Revue Suisse / Avril 2026 / N° 2 11 Sélection Nouvelles

DENISE LACHAT Avec vivacité, Monika Bögli ouvre la porte de son atelier de couture à Neuenegg, dans le canton de Berne, faisant voleter sa jupe d’un bleu lumineux. Ou plus précisément son «kittel», comme les initiés l’appellent, par-dessus lequel elle porte un tablier rayé bleu et vert. Le corset laisse apparaître une blouse blanche sur laquelle est fixée une broche en filigrane. Autour de son cou, un foulard de soie noir finement ajouré. Cette femme à la constitution menue s’apprête à sortir, pense-t-on, admirative. Mais on a tout faux: Monika Bögli porte un costume traditionnel de travail bernois. Elle sourit: «Les femmes s’habillaient ainsi jadis pour aller aux champs». Les familles paysannes fabriquaient elles-mêmes les tissus qu’elles utilisaient: en laine ou en lin, assez solides pour résister à de nombreux lavages. Un artisanat qui rend fière Le costume de Monika Bögli est en grande partie constitué de tissu moitié lin, moitié coton, tissé à la main, et a nécessité des dizaines d’heures de travail – la couturière en compte entre 50 et 70 pour la fabrication d’un costume traditionnel. Le corset surtout est complexe à réaliser, avec ses trois couches d’ouate, de doublure et de tissu, plus les décorations. Cet artisanat, et les matériaux nobles qu’il requiert, parfois fabriqués à la main – notamment de la soie –, ont un prix: un costume de travail neuf coûte près de 2200 francs, et un costume de fête, 3000. À cela s’ajoutent les bijoux en argent, qui reviennent au moins à 3500 francs. Mais revêtir une telle tenue, c’est presque changer de peau: rien que les baguettes du corset confèrent au corps un maintien différent. Monika Bögli se sent fière et honorée dans son costume. «Il m’habille et me va comme un gant.» L’invention d’une tradition La fierté et l’honneur sont liés à la conscience de nourrir une tradition qui remonte au Moyen Âge... et qui a failli disparaître en Suisse. Avec l’essor économique qui a suivi la création de l’État fédéral en 1848, l’industrie, les transports, la technique et le commerce se sont développés, et le travail à la main a été remplacé par des machines. Les Suisses, surtout dans les villes, se sont mis à suivre les tendances internationales en matière de mode. Ce n’est que vers la fin du XIXe siècle que la culture populaire et les coutumes ont recommencé à intéresser les gens. On s’est mis à rassembler les anciens costumes, à les documenter et à les refabriquer. Trois dates ont contribué à ce renouveau: la création, en 1905, de l’organisation Patrimoine suisse, qui a pour mission de protéger le patrimoine culturel du pays, non seuleUn vêtement tissé d’histoire suisse Avec des aiguilles, du fil et des dizaines d’heures de travail manuel, Monika Bögli fait vivre une tradition suisse à Neuenegg, dans le canton de Berne. Cette tailleuse de costumes habille ses clientes de «morceaux de patrie» faits sur mesure. ment les bâtiments historiques, mais aussi les vêtements traditionnels. À cette époque, on s’est remis à coudre des costumes traditionnels d’après des modèles historiques dans plusieurs cantons. Dès 1926, le costume traditionnel a vu sa préservation assurée avec la fondation de la Fédération nationale des costumes suisses (FNCS) à Lucerne, qui fête cette année son 100e anniversaire. Le but de la FNCS était de réintégrer le costume traditionnel – vêtement intemporel, simple et rassembleur – à la vie de tous les jours. À l’exposition nationale de 1939 à Zurich, enfin, des costumes de toutes les régions du pays ont été présentés dans le «petit village de la Landi»: en cette période troublée, ils exprimaient la force et l’indépendance de la Suisse et symbolisaient l’attachement à la patrie, la cohésion et l’identité nationales. Aujourd’hui, le costume traditionnel n’est plus porté au quotidien: il est réservé aux occasions particulières. Monika Bögli cite, pêle-mêle, les fêtes folkloriques, les soirées festives, les mariages et les baptêmes ainsi que les événements officiels. À la fête fédérale des costumes suisses à Schwytz en 2010, la conseillère fédérale Doris Leuthard, invitée d’honneur, portait le L’ancienne présidente de la Confédération, Doris Leuthard, dans son costume argovien à l’occasion de la fête fédérale des costumes suisses en 2010. Photo Keystone Ici, on coud à la main: une pelote à aiguilles et des échantillons de tissu dans l’atelier de couture de Monika Bögli. Le dé à coudre est incontournable. Photo Denise Lachat Monika Bögli porte un costume traditionnel de travail bernois. Les tabliers rouge et blanc pendus devant elle sont cousus en damas de soie et font partie d’un costume de fête. Photo Denise Lachat Il existe 700 costumes traditionnels en Suisse, qui diffèrent par leurs couleurs, leur coupe et leurs ornements. Sur les photos, dans le sens horaire: Appenzell Rhodes-Intérieures, Toggenburg, Uri et Saint-Gall. Photo MAD/Silvan Bucher Revue Suisse / Avril 2026 / N° 2 12 Société

costume de fête du Freiamt d’Argovie, son canton d’origine. Un signe d’appartenance Aujourd’hui, l’époque est à nouveau troublée. Après la pandémie de coronavirus, pendant laquelle les associations de yodel, de costumes et de danse traditionnels ont perdu des membres, les tailleuses de costumes ont observé un regain d’intérêt chez les jeunes. On offre ce type de tenue pour les confirmations, et les enfants des familles d’hôteliers en portent. La clientèle est plutôt campagnarde. Monika Bögli a elle aussi de jeunes clientes, qui ont souvent hérité du costume de leur grand-mère et le font adapter à leur taille. Certaines clientes s’offrent ce vêtement précieux pour un anniversaire au chiffre rond. Monika Bögli, quant à elle, a porté le costume traditionnel dès son enfance. Elle pratiquait les danses populaires puis, comme sa mère et sa grand-mère, a fait partie d’un groupe d’amatrices de costumes folkloriques. «Le costume traditionnel fait partie de ma culture, il exprime mon appartenance à ma famille, mais aussi mon attachement patriotique à ma région», explique la Bernoise. En effet, non seulement chaque canton suisse possède ses propres costumes traditionnels, mais il existe des dizaines de modèles régionaux, qui se distinguent par leurs couleurs, leur coupe et leurs ornements. On compte pas moins de 700 costumes différents en Suisse. Expression de la diversité culturelle Certains costumes se ressemblent, précise Sissi Sturzenegger, présidente de la commission des costumes de la FNCS. Mais les initiés savent les distinguer. Ainsi, par exemple, autour du lac de Constance et même au-delà de la frontière, on porte une coiffe en éventail. À l’occasion de son centenaire, la FNCS veut faire connaître au grand public la diversité des costumes traditionnels suisses, notamment lors de la Fête suisse des chorales en costumes, qui se tiendra les 5 et 6 juin à Sursee (LU), mais aussi sous la forme d’un livre richement illustré présentant les costumes de tous les cantons. Il n’est donc pas étonnant que l’on décrive le costume traditionnel comme un «acte d’origine sur mesure». Il est du reste apprécié aussi à l’étranger: pendant sa formation, Monika Bögli a contribué à la confection de costumes pour deux Suissesses vivant au Canada. La Bernoise coud exclusivement des costumes du Mittelland bernois, de l’Emmental et de la Haute-Argovie. Il ne lui viendrait pas à l’idée de confectionner des costumes d’autres régions ou cantons. Une philosophie partagée par toutes les couturières. De toute façon, la liberté artistique est restreinte: chaque costume a un descriptif, une coupe et des accessoires prédéfinis. Seuls les couleurs et parfois les motifs peuvent être choisis, révèle Monika Bögli en nous montrant toute une pile de classeurs remplis d’échantillons de tissus et de descriptifs: «Dès les années 1930, on a remis de l’ordre dans le désordre qui régnait auparavant.» Une vocation secondaire Monika Bögli a complété sa formation de créatrice de vêtements, qui a duré trois ans, par une spécialisation en deux ans. Cette formation est très demandée, dit-elle, mais les places d’apprentissage auprès des couturières se font rares. Le canton de Berne propose désormais un cursus modulaire avec des cours spécifiques, par exemple sur la confection de corsets et de chemises. Pour Monika Bögli, une chose est claire: «Les racines de la transmission sont familiales». Ellemême a transmis le virus à ses enfants: ses trois filles, âgées de 26, 28 et 30 ans, portaient déjà de petits costumes traditionnels à trois ans pour se rendre à des fêtes ou des foires au bétail, et elles le font encore lors des mariages. Monika Bögli s’éclipse un instant dans la pièce d’à côté pour se changer, car elle a encore du pain sur la planche. En général, elle travaille dans son atelier de couture un jour par semaine et le reste du temps dans sa ferme, à Neuenegg, où elle fait de l’élevage – pour le lait et la viande –, de la culture fourragère et tient une boutique. Elle réapparaît en jeans et blouse, le «costume traditionnel» du XXIe siècle. Son costume bernois, quant à lui, restera bien rangé jusqu’au prochain événement festif. «Le costume traditionnel fait partie de ma culture, il exprime mon attachement patriotique à ma région.» Monika Bögli Vous trouverez d’autres photos de costumes traditionnels dans l’ouvrage qui paraîtra le 15 juin 2026 pour les 100 ans de la Fédération nationale des costumes suisses. Informations complémentaires: www.trachtenbuch.ch Des dizaines d’heures de travail à la main: la tailleuse de costumes traditionnels Monika Bögli travaille à un corset à trois couches. Photo Denise Lachat Revue Suisse / Avril 2026 / N° 2 14 Société

Plus de passeports, plus de poules, plus d’ordre 21 21 % des Suisses ont au moins une deuxième nationalité. Ils n’étaient que 14 % dans ce cas en 2010. En Romandie et au Tessin, la nationalité multiple est presque deux fois plus répandue qu’en Suisse alémanique. La plupart des binationaux possèdent, en plus du suisse, un passeport italien, français ou allemand. La Suisse est un pays où la diversité des identités est en augmentation. Source: Office fédéral de la statistique, relevé de 2024 76 Malgré la polarisation de la société, 76 % des habitants de la Suisse considèrent la démocratie directe comme le ciment essentiel du pays. Les immigrés et les expatriés évaluent la cohésion nationale de manière encore plus positive que les Suisses. Source: Sotomo, Baromètre : la cohésion nationale en Suisse, 2025 98 Pour s’intégrer, il faut toutefois se déchausser. La Suisse est un pays de chaussettes. 98 % de la population ne porte pas de chaussures à la maison. Il n’est donc pas étonnant qu’un foyer sur deux se dispute chaque mois au sujet du rangement. Source: Sotomo, Étude IKEA sur la vie à la maison, 2025 1’040’400 La Suisse compte 1’040’400 hectares de surfaces agricoles. Un quart du pays est recouvert de prés et de champs. Ils façonnent le paysage et sont le socle de la production alimentaire. Ainsi, il y a en Suisse 13,4 millions de plus de poules que d’êtres humains. Source: Office fédéral de la statistique, 2025 75’000 Ce pays épris d’ordre a accueilli l’an dernier 75’000 nouveaux citoyens étrangers. En même temps, 83’000 personnes ont émigré et les demandes d’asile ont baissé à 25’781. Le débat à ce sujet est vif (cf. «En profondeur», pp. 4 à 10). Peut-être parce que dans un pays aux multiples nationalités, aux nombreuses têtes de bétail et à la forte participation politique, l’identité fait moins l’objet d’un calcul que d’un ressenti. Source: Secrétariat d’État aux migrations, 2025 RECHERCHE DES CHIFFRES: WALTER SCHMID La «Revue Suisse», magazine des Suisses·ses de l’étranger, paraît pour la 51e année cinq fois par an en français, allemand, anglais et espagnol, en 13 éditions régionales, et avec un tirage total de 479’000 exemplaires, dont 311’000 électroniques. Toute personne immatriculée auprès d’une représentation suisse reçoit gratuitement le magazine. Les personnes non enregistrées auprès d’une représentation suisse en tant que Suisses·ses de l’étranger peuvent s’abonner (prix de l’abonnement annuel: CHF 30.– en Suisse / CHF 50.– à l’étranger). ÉDITION EN LIGNE www.revue.ch DIRECTION ÉDITORIALE Walter Schmid, rédacteur en chef (WS), Stéphane Herzog (SH), Theodora Peter (TP), Susanne Wenger (SWE), Amandine Madziel, représentante DFAE (AM) PAGES D’INFORMATIONS OFFICIELLES DU DFAE La rubrique «Nouvelles du Palais fédéral» est publiée sous la responsabilité de la Direction Consulaire, Innovation et Partenariats, Effingerstrasse 27, 3003 Berne, Suisse. kdip@eda.admin.ch | www.eda.admin.ch GESTION PUBLICITAIRE Airpage AG, Uster/Zurich, furrer@airpage.ch |www.airpage.ch La responsabilité du contenu des annonces et annexes publicitaires incombe aux seuls annonceurs. Ces contenus ne reflètent pas nécessairement l’opinion de la rédaction ni celle de l’organisation éditrice. ASSISTANTE DE RÉDACTION Nema Bliggenstorfer (NB) TRADUCTION SwissGlobal Language Services AG, Baden DESIGN Roman Häfliger, Zurich IMPRESSION Vogt-Schild Druck AG, Derendingen ÉDITRICE La «Revue Suisse» est éditée par l’Organisation des Suisses de l’Étranger. Adresse postale de l’édition et de la rédaction: Organisation des Suisses de l’Étranger, Alpenstrasse 26, 3006 Berne. revue@swisscommunity.org Tél. +41 31 356 61 10 Coordonnées bancaires: CH97 0079 0016 1294 4609 8 / KBBECH22 CLÔTURE DE RÉDACTION DE LA PRÉSENTE ÉDITION: 11 mars 2026 CHANGEMENT D’ADRESSE Veuillez communiquer tout changement à votre ambassade ou à votre consulat, la rédaction n’ayant pas accès à vos données administratives. Impressum Revue Suisse / Avril 2026 / N° 2 15 Chiffres suisses

STÉPHANE HERZOG En comparaison internationale, les Suisses arrivent dans le peloton de tête du nombre de bateaux par habitant. Il n’y a pas de mer, certes, mais 150 cours d’eau navigables et de bonnes conditions pour la navigation, la voile en particulier. «Le relief crée des vents thermiques, favorables à ce sport», relève Olivier von Arx, président de l’Association des propriétaires de bateau (APB) à Genève. «Sur le Léman, les premières régates remontent au 19e siècle, avec des navires de transport qui se mettaient en compétition», rappelle Bernard Schopfer, lui-même navigateur et auteur de plusieurs livres, notamment au sujet des régates sur cet espace nautique connu dans le monde entier. Ce spécialiste a accompagné la communication du Team Alinghi en amont de la première victoire de la Suisse à la Coupe de l’America en 2003 à Auckland. À l’époque, plusieurs marins de l’équipe néo-zélandaise, tenante du titre, avaient rejoint celle de la Suisse! La nation marine voulait faire échouer la participation des Suisses à cette compétition, arguant notamment du fait que le pays ne dispose pas d’un accès à la mer et que l’opération suisse – pilotée par le milliardaire Ernesto Bertarelli – ne vivait que par l’argent. Les communicants d’Alinghi avaient contre-attaqué. «Le règlement de la Coupe de l’America stipule qu’il faut un bras de mer. Le Rhin en fait figure», explique Bernard Schopfe. Alinghi Suisse avait mis en La navigation fait battre le cœur des Suisses La Suisse offre aux amoureux de sports nautiques des dizaines de plans d’eau pour naviguer. Elle compte un voilier pour 353 habitants, occupant ainsi le cinquième rang du classement mondial. Et le pays possède aussi ses héros de la mer. avant le taux élevé de bateaux par habitant en Suisse. «Nous avons aussi raconté la vie de navigateurs suisses tels que Pierre Fehlmann», se souvient le Genevois. Vainqueur en 1986 de la Whitbread Round the World Race, Fehlmann est une figure tutélaire de la voile suisse. «C’est le premier grand marin suisse. Il a fait connaître la voile et des navigateurs comme Dominique Wavre (qui a bouclé dix tours du monde à la voile: ndlr) sont venus à la mer à travers lui», commente Daniel Rossier, ancien commodore au Cruising Club de Suisse (CCS), qui compte 6000 membres naviguant en mer. Aujourd’hui, le pays peut compter sur au moins deux autres marins de haut niveau: Alan Roura, plus jeune partiPlus haut, plus grand, plus rapide, plus beau? À la recherche des records suisses qui sortent de l’ordinaire. Aujourd’hui: la Suisse et son incroyable densité de bateaux. Revue Suisse / Avril 2026 / N° 2 16 Reportage

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