Revue Suisse 4/2023

deuxième roman. Son titre, «Zéro positif», fait allusion au groupe sanguin que Laurence, 28 ans et malheureuse en ménage, ne veut en aucun cas transmettre à un enfant. Elle prend la fuite, mais réalise, après une aventure désagréable à Amsterdam, que ce n’est pas tant à son mariage qu’elle voulait échapper qu’à son alcoolisme, et qu’au fond d’elle-même, elle désire tout de même un enfant. Anne-Lise Grobéty, sans se borner à suivre un schéma féministe, place les trajectoires féminines au cœur des douze autres romans et récits qu’elle publiera, à côté de nombreuses recensions et articles, jusqu’à sa mort précoce le 5 octobre 2010. Par son goût pour le surréalisme grotesque et par le caractère souvent énigmatique de ses trouvailles, elle rappelle le Nouveau Roman, mais révèle aussi: «Je n’écris pas qu’avec ma tête, mais avec tous mes sens, avec mes yeux, avec mes oreilles.» C’est «La Corde de mi», roman paru en 2006, qui donne à ressentir cela de la manière la plus pénétrante. Non seulement dans la description sensible que l’autrice fait du paysage qui s’étend entre Neuchâtel et La Chaux-de-Fonds, mais aussi et surtout dans sa façon de relater comment son héroïne découvre enfin, après l’avoir cru disparu depuis longtemps et alors qu’il est en train de vivre ses derniers instants, son père et son histoire tragique, et emporte avec elle le souvenir d’un homme qui s’était voué corps et âme à la musique. BIBLIOGRAPHIE: «Pour mourir en février» est disponible aux éditions Payot, à Lausanne. CHARLES LINSMAYER EST SPÉCIALISTE EN LITTÉRATURE ET JOURNALISTE À ZURICH CHARLES LINSMAYER Le roman «Pour mourir en février», qui remporte le prix Georges-Nicole et paraîtra en livre en 1970 aux Cahiers de la Renaissance vaudoise, est la sensation littéraire de l’année 1969. Son autrice est née le 21 décembre 1949 à La Chaux-de-Fonds: elle s’appelle Anne-Lise Grobéty et a rédigé l’ouvrage à 18 ans, pendant ses études de littérature à l’Université de Neuchâtel. La presse et le public sont enthousiastes, et le poète Maurice Chappaz avoue humblement: «Ce roman m’a remis à ma place comme un débutant.» La destruction d’une amitié L’histoire est racontée du point de vue d’Aude, jeune femme sensible de 18 ans, qui relate l’amitié qu’elle a pour Gabrielle, de quelques années son aînée. Une amitié qui sera brisée par la résistance, l’incompréhension et l’étroitesse d’esprit de la société qui les entoure. Aude en est sûre, pourtant: Gabrielle aurait pu lui apprendre comment il est possible de vivre sa vie, une vie qui, désormais – comme l’indique le titre – ne peut trouver son accomplissement que dans la mort. Ce n’est pas tant l’action du roman qui est spectaculaire, que la rébellion qui s’y exprime, d’abord amplifiée à l’extrême puis débouchant sur la résignation; la révolte d’une jeune femme contre les conventions et les lois mortifères de la société. Quand sa mère, par exemple, lui reproche d’être une «nature insoumise», Aude lui répond: «oui, insoumise à leurs conciliabules, à leurs messes basses, à leur étroite mesquinerie bourgeoise, les petits courses en ville le samedi, le match à la téléviElle écrivait avec tous ses sens Dans son premier roman, «Pour mourir en février», Anne-Lise Grobéty s’est rebellée avec finesse contre la Suisse bien-pensante des années 1960. sion, la belle musique de Strauss, mais je veux respirer, moi!» Trajectoires féminines Il se passe cinq ans avant qu’Anne-Lise Grobéty, qui entre-temps s’est mariée, a mis au monde trois filles et s’est engagée dans la politique de diverses manières, publie un «Aujourd’hui, 17 février, je voudrais tomber avec la neige, me coucher sur la route et rester là, y fondre, disparaître, froide et insoluble, confondue avec l’asphalte… Je voudrais marquer mon chemin jusqu’au centre du fer rougi pour te retrouver, ma brûlure!» Extrait de: Anne-Lise Grobéty, «Pour mourir en février». Roman. Édition Bernard Campiche, 1450 Sainte-Croix, 2010. Anne-Lise Grobéty (1949–2010). Photo Yvonne Böhler Revue Suisse / Août 2023 / N°4 30 Littérature

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