Revue Suisse 4/2025

EVELINE RUTZ L’opportunité d’une vie meilleure: c’est ainsi que l’adoption était considérée en Suisse depuis les années 1950. Elle était vue comme un acte humanitaire. D’autant plus quand l’enfant venait d’un pays pauvre et d’un contexte apparemment précaire. «Il est intéressant de constater à quel point cette perception très positive de l’adoption a perduré», relève Andrea Abraham, professeure à la Haute école spécialisée de Berne (BFH). Les rapports faisant état de circonstances douteuses autour de certaines adoptions, dit-elle, n’impactaient guère le discours officiel. Contrairement à ce qui s’est passé dans d’autres pays, même la science ne s’est emparée du sujet qu’il y a quelques années en Suisse: «S’agissant d’un acte aussi crucial pour les enfants concernés, c’est tout de même étonnant.» «La douleur restera» C’est surtout grâce à Sarah Ineichen qu’on porte aujourd’hui un regard critique sur les adoptions internationales. Arrivée bébé du Sri Lanka à Nidwald en 1981, elle s’est intéressée à ses origines à l’âge adulte, et a relevé des incohérences dans les informations qu’elle détenait. Sur son lieu de naissance, à la place de sa mère biologique, elle s’est retrouvée face à une femme qui n’avait fait que prêter son nom pour les papiers requis. «Je ne sais toujours pas qui est ma mère naturelle», raconte Sarah Ineichen, aujourd’hui âgée de 44 ans. Elle ne sait ni pourquoi elle a été abandonnée, ni si cet acte était volontaire. «Cette douleur m’accompagnera jusqu’à ma mort.» En 2017, Sarah Ineichen a été l’une des premières à dénoncer publiquement des adoptions irrégulières. Avec d’autres personnes concernées, elle a fondé l’association «Back to the Roots». Des nouveau-nés ont été arrachés à leurs mères et déracinés, dit-elle. À l’hôpital, des femmes se seraient même vu attribuer un enfant mort-né pour que le nourrisson en bonne santé puisse être confié à des adoptants: «On recherchait des enfants pour des parents, et pas l’inverse». Manque de contrôle des autorités Le fait que le désir pressant d’enfant de couples occidentaux ait impacté Le «trafic de bébés» jette une ombre sur de nombreuses adoptions Le Conseil fédéral veut interdire aux parents suisses d’adopter des enfants à l’étranger. Il affirme que c’est le seul moyen d’empêcher des pratiques illégales. L’idée provoque un vif débat. adoptés au Sri Lanka et près de 2280 en Inde. Dans les deux pays, des orphelinats et des refuges pour les femmes ont activement participé à ces transferts internationaux. Ils ont aidé de futures mères à porter leur enfant et à accoucher en secret, s’occupant en particulier de celles qui étaient menacées de rejet social, que ce soit parce qu’elles étaient pauvres, sans perspective de mariage ou parce qu’elles avaient été violées. Ces institutions se chargeaient souvent de réSarah Ineichen a ouvert le débat sur les adoptions irrégulières. Elle est personnellement concernée: «Je ne sais toujours pas qui est ma mère naturelle.» Photo Keystone le processus des adoptions internationales est confirmé par les enquêtes d’Andrea Abraham, mais aussi par d’autres projets de recherche, qui font état de pratiques illégales dans onze pays d’origine entre 1973 et 2002. Les chercheurs ont découvert des indices de trafic d’enfants, de faux papiers, d’absence de consentement des parturientes et de violations systématiques des lois ignorées par des fonctionnaires suisses. Dans ces années-là, quelque 700 bébés ont été unir les documents nécessaires et organisaient la transmission des bébés aux adoptants qui, pour la plupart, venaient de pays plus riches. Le boom des adoptions à l’étranger À partir de 1973, les évolutions sociétales et les changements de lois ont fait que de plus en plus de couples suisses sont partis adopter à l’étranger, car leur désir d’accueillir un enfant pouvait plus facilement y être Revue Suisse / Octobre 2025 / N°4 14 Société

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