Revue Suisse 4/2026

STÉPHANE HERZOG Erica Deuber Ziegler nous reçoit dans sa jolie maison, perchée sur les hauteurs du village de Russin, à Genève. La voici désormais veuve de Jean Ziegler, emporté en juin par la maladie de Parkinson, «cette saloperie», disait-il. Après les obsèques, qui se sont tenues dans la cathédrale SaintPierre, au son notamment de «l’Internationale», le temps est venu de s’occuper de la postérité. Cette historienne de l’art, ancienne députée au Grand Conseil de Genève, qui avait rencontré le sociologue d’origine bernoise en retapant des épreuves de ses ouvrages, fait le tri dans des centaines de boîtes en carton. Une partie sera confiée aux Archives fédérales. Sur la table du salon, des photocopies de nécrologies dédiées à l’ancien rapporteur spécial auprès de l’ONU sur la question du droit à l’alimentation dans le monde. «Une voix contre les inégalités globales», a titré le «Vatican News». «Le révolutionnaire en costume sur mesure», a écrit la NZZ. Dans une corbeille en osier, plus de 300 messages de condoléances, dont un mot de l’ancien conseiller fédéral UDC Christoph Blocher. «Ils n’étaient d’accord sur rien, mais il existait une estime réciproque», commente Erica Deuber Ziegler. On dit que l’auteur de «Une Suisse au-dessus de tout soupçon» (1976) et de «La Suisse lave plus blanc» (1990) ne pliait jamais. Son dernier mot fut un «non» sonore, face à un infirmier qui lui demandait de manger, raconte sa veuve. Quel a été l’impact de Jean ZieJean Ziegler, l’homme qui a osé cracher dans la soupe Le sociologue militant, Jean Ziegler, est décédé à 92 ans, après avoir lutté en vain contre une longue maladie. Connu dans le monde entier, il a été admiré et détesté dans son propre pays. Il a contribué à la fin du secret bancaire et mis en lumière la question de la faim comme arme politique. gler sur la politique suisse? «Il a joué un rôle fondamental, non pas du point de vue législatif, mais en disant publiquement des choses que personne n’avait osé aborder jusqu’alors», estime le professeur de science politique Pascal Sciarini. L’or nazi en Suisse, les fonds en déshérence, l’argent sale de dictateurs hébergé dans les banques helvétiques sous couvert de secret bancaire… Et la faim, «faite de main d’homme». Le Genevois, qui a parcouru les régions les plus pauvres de la planète, n’a pas hésité, selon certains, «à cracher dans la soupe», celle de la prospérité suisse, due en partie aux banques. «Son sens de la formule choc, de l’exagération aussi, le rendait populaire auprès des convaincus et en faisait un adversaire à faire taire «Rebelle, audacieux, coriace»: tel fut Jean Ziegler (1934–2026). Photo Keystone Revue Suisse / Octobre 2026 / N° 4 20 Portrait

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