Revue Suisse 4/2026

La revue des Suisses·ses de l’étranger En altitude avec un glaciologue: la fonte des glaciers alpins s’accélère Au peuple de décider: qui paiera la 13e rente AVS? Un ingénieur écologue à fourrure: le castor stimule la biodiversité suisse OCTOBRE 2026

La Suisse en poche SwissInTouch.ch L‘application pour la communauté des Suisses de l‘étranger swissintouch.ch Disponible exclusivement ici © pexels.com Les services consulaires partout, facilement accessibles depuis vos appareils mobiles Kuala Lumpur (2023) www.dfae.admin.ch VATEL SWITZERLAND ÉCOLE HÔTELIÈRE DU VALAIS Bachelor Professionnel en Management Hôtelier ES Conditions financières privilégiées pour les citoyens suisses, jusqu’à 40% des frais de scolarité pris en charge par votre canton de référence. www.vatel.ch Contact admissions@vatel.ch +41 79 952 54 31 +41 41 639 61 00 · www.stiftsschule-engelberg.ch Il est des jours où nous partons tous skier. Séance d´information en ligne le 3 novembre 26 Internat mixte, Gymnase, École secondaire Changeons d´air ! trollhauser Photo: ©️ Keystone Restez en contact avec la Suisse: Obtenez l‘app SWIplus maintenant La Suisse toujours avec vous. Actualités, informations et analyses fiables et pertinentes sur la politique, l’économie, la société ainsi que les thèmes qui préoccupent les Suisses et Suissesses de l’étranger.

Lorsque vous lirez ce numéro de la «Revue Suisse», la Suisse aura derrière elle un été inhabituellement chaud et sec. Des températures record ont été enregistrées un peu partout, le niveau des nappes phréatiques a baissé, le fourrage pour les animaux s’est raréfié, les forêts sont entrées en stress hydrique et les troubles de santé dus à la chaleur se sont multipliés. Les glaciers aussi ont souffert de cette chaleur extrême, même s’ils fondent depuis bien plus longtemps déjà. Depuis l’an 2000, les quelque 1400 glaciers que compte la Suisse ont perdu près de 40 % de leur volume. Le réchauffement effréné du climat continue d’accélérer leur fonte. Quelle est la situation en altitude? Comment les scientifiques observent-ils la rapidité et l’ampleur de la fonte des glaciers? Et quel impact aurait la disparition complète de ce trésor de glace? Les glaciers font partie du paysage et de l’identité des Alpes suisses. Ce sont des réservoirs d’eau, des symboles culturels et des aimants à touristes. La «Revue Suisse» a mené l’enquête. Notre rédactrice et notre photographe ont chaussé leurs crampons et accompagné des chercheurs de l’EPFZ dans leurs travaux de mesure au glacier du Scex Rouge, dans les Alpes vaudoises (p. 4). Le constat est désolant, comme vous l’apprendrez dans notre dossier «En profondeur». Mais vous découvrirez aussi pourquoi un des grands glaciologues suisses ne se décourage pas. La canicule de 2026 a en outre imposé à la Suisse une fête nationale plutôt calme: en raison du risque d’incendie, les feux d’artifice ont été interdits presque partout. Cela pourrait bientôt devenir la norme. Le 29 novembre 2026, les citoyens se prononceront sur une initiative populaire visant à restreindre fortement l’utilisation de feux d’artifice dans tout le pays (p. 10). Le débat est vif, y compris au sein de la «Revue Suisse». Trois autres objets sont proposés en votation, et notamment le financement de la 13e rente AVS (p. 8). Acceptée par le peuple en 2024, celle-ci sera versée pour la première fois à la fin de 2026. Mais les responsables politiques ont du mal à trouver une solution pour la financer. La première étape serait de relever la taxe sur la valeur ajoutée. Nous vous présentons le débat et vous expliquons comment les Suisses de l’étranger toucheront leur 13e rente. L’AVS, vieille de presque 80 ans, les feux d’artifice du 1er août et les glaciers: ces sujets parlent de la Suisse elle-même. Et, dans une certaine mesure, nous avons tous notre mot à dire sur ces questions. En votant, et en adoptant un comportement respectueux du climat. POUR L’ÉQUIPE DE RÉDACTION: NEMA BLIGGENSTORFER Un trésor de glace menacé Photo de couverture: le glaciologue Janosch Beer mesure la fonte du glacier du Scex Rouge à la fin de juillet 2026. Un an auparavant, la glace arrivait encore au sommet de la tige. Ce glacier pourrait avoir entièrement disparu d’ici 20 à 30 ans. Photo Marco Zanoni La «Revue Suisse», magazine d’information de la Cinquième Suisse, est éditée par l’Organisation des Suisses de l’étranger. 4 En profondeur Comment le changement climatique fait fondre les glaciers: reportage 10 Politique Tradition ou nuisance? Le peuple décide de l’avenir des feux d’artifice 13 Politique Des règles plus souples pour les exportations d’armes? Le peuple tranchera 14 Économie Pourquoi les banques suisses cachaient leur or en montagne 16 Images Une exposition rappelle la catastrophe survenue à Blatten Actualités de votre région 20 Portrait Il était l’intellectuel le plus connu de Suisse: Jean Ziegler 22 Extrêmes suisses Un tsunami sur le lac des Quatre-Cantons et ses conséquences 30 Nouvelles du Palais fédéral Le portail en ligne de la Caisse suisse de compensation 34 Infos de SwissCommunity Reflets des camps de vacances pour les jeunes en Suisse Photo Alain Amherd Revue Suisse / Octobre 2026 / N° 4 3 Éditorial Sommaire

Les glaciers suisses fondent à une allure record Dans les Alpes, l’été caniculaire de 2026 a une nouvelle fois mis à rude épreuve les glaciers. Leur fonte rapide est l’un des effets les plus évidents du changement climatique. Si le réchauffement continue de s’accélérer au même rythme, les glaciers pourraient avoir entièrement disparu à la fin du siècle. La «Revue Suisse» a accompagné les chercheurs qui font des mesures en altitude. Janosch Beer et Ariana David, chercheurs à l’EPFZ, rejoignent les sites de mesure du Scex Rouge, petit glacier alpin à cheval entre les cantons de Vaud et du Valais. Photo Marco Zanoni Revue Suisse / Octobre 2026 / N° 4 4 En profondeur

5 THEODORA PETER Du col du Pillon, un téléphérique monte à la station «Glacier 3000», entre les cantons de Vaud et du Valais. De la terrasse panoramique, à près de 3000 mètres d’altitude, on aperçoit en ce lundi de la fin juillet les plus hauts sommets des Alpes à l’horizon, notamment la pointe saupoudrée de neige fraîche du Cervin. La veille, des orages ont apporté quelques précipitations en montagne. Mais pas de quoi atténuer l’extrême sécheresse de cet été. Et la prochaine vague de chaleur déferle déjà sur la Suisse. Dans de nombreuses régions, les températures jusqu’ici maximales ont été dépassées. À 3000 mètres, il fait relativement frais: 10 °C et quelques nappes de nuages chassées par le vent. À nos pieds s’étend un haut plateau avec les glaciers relativement plats du Scex Rouge et de Tsanfleuron. Il y a quelques années encore, ils se touchaient. Depuis 2022, une langue de terre les sépare: elle est apparue en raison de la forte fonte liée au réchauffement climatique d’origine humaine. Il y a dix ans, cet endroit était recouvert par une couche de glace de 15 mètres d’épaisseur. Désormais, le dos pierreux du col de Tsanfleuron se dénude de plus en plus entre les glaciers qui s’étiolent. Un clapotis permanent La «Revue Suisse» a décidé d’accompagner le glaciologue Janosch Beer. Âgé de 31 ans, ce doctorant de l’EPFZ effectue aujourd’hui des mesures de la fonte de surface et de la température de la glace au Scex Rouge avec sa collègue Ariana David, qui lui prête mainforte pour les travaux sur la glace. Nous grimpons sur le télésiège qui, en été, mène les touristes de la station supérieure au plateau du glacier, situé 200 mètres plus bas. De là, un chemin balisé leur permet d’effectuer sans risque la promenade du «Glacier Walk». Une fois arrivés au bord du glacier sans neige, nous accrochons des crampons à nos chaussures de randonnée, car le sol est glissant. Le plan de glace, légèrement incliné, est sillonné de filets d’eau et de petits ruisseaux, et l’on entend un clapotis permanent. «Je n’ai encore jamais vu le glacier aussi mouillé», constate Janosch Beer, qui vient ici chaque été depuis plusieurs années. À l’endroit le plus bas, l’eau de fonte forme un petit lac qui se déverse par-dessus une arête rocheuse en cascadant. Au milieu ou presque de la surface du glacier, nous tombons sur une tige d’aluminium visible de loin. C’est elle qui permet aux glaciologues de mesurer la hauteur de la perte de glace. Il y a un an, Janosch Beer a enfoui cette balise d’ablation à quatre mètres de profondeur dans le glacier. Aujourd’hui, près de trois mètres ressortent de la glace. «Et l’été n’est pas encore terminé», fait remarquer le chercheur. La seconde mesure, effectuée à l’extrémité inférieure du glacier, complète les données: cette saison, entre 2,4 et 2,9 mètres de glace pure ont fondu à la surface du glacier du Scex Rouge. Ce qui correspond, d’après le glaciologue, aux valeurs des années précédentes, qui étaient déjà considérées comme élevées à extrêmes. De toute façon, les jours du Scex Rouge sont comptés: épais d’une quarantaine de mètres encore, il pourrait avoir entièrement disparu d’ici 20 à 30 ans. Il est condamné à mourir parce qu’il ne peut pas se retirer dans une zone d’accumulation plus en amont, où la neige tombe même en été et où la nouvelle glace peut se former. Des mesures difficiles Outre l’épaisseur de la glace, le jeune scientifique relève aussi sa température à différentes profondeurs. Au début de son projet de recherche, il a enfoncé pour ce faire des capteurs dans le glacier, qui sont reliés à la surface par un long câble. Janosch Beer y connecte à présent son ordinateur portable et télécharge les données enregistrées en un instant. Dans sa thèse, il étudie notamment l’effet que l’absence de couverture neigeuse a sur les températures au cœur du glacier. Ses découvertes serviront à améliorer la protection contre les dangers naturels. Car la fonte des glaciers peut avoir des conséquences désastreuses pour les De la station «Glacier 3000», un télésiège mène en contrebas aux glaciers du Scex Rouge (à g.) et de Tsanfleuron (à dr.), qui se touchaient encore jusqu’en 2022. Des bâches blanches protègent des tas de neige résiduelle d’un hiver à l’autre. Photo Marco Zanoni Revue Suisse / Octobre 2026 / N° 4

localités qui se trouvent en contrebas: la catastrophe de Blatten l’a montré en 2025 (voir pp. 16-17 et «Revue» 4/2025). Une fois toutes ses mesures terminées, le glaciologue tire une perceuse de son sac à dos: les tiges d’aluminium doivent à nouveau être enfoncées à fleur du glacier. Il faut donc percer de nouveaux trous dans la glace. Janosch Beer interrompt sa première tentative à un mètre de profondeur, car le trou qu’il perce se remplit trop rapidement d’eau de fonte. «Cela ne m’était encore jamais arrivé ici», note le chercheur. Qui parvient tout de même à ses fins après quelques nouveaux essais. Son travail au Scex Rouge est terminé pour cette année. Dans les jours qui suivront, Janosch Beer poursuivra ses recherches sur les glaciers du Valais. Une semaine plus tard, il nous communique ses observations par e-mail. Il a constaté une fonte très importante à peu près partout, écrit-il: «À certains endroits, les tiges ressortaient de la glace de plus de trois mètres. Nous avons réussi à relever les niveaux de justesse. Ailleurs, elles étaient complètement ressorties de la glace fondue, et nous avons donc perdu les mesures.» Ce qui l’a également frappé, c’est l’étendue de la glace nue qu’il a trouvée à plus de 4000 mètres. «Auparavant, ces régions étaient recouvertes de neige toute l’année.» Un réservoir d’eau naturel menacé Le recul des glaciers a de graves conséquences sur la disponibilité de l’eau. «Ce n’est pas pour rien que les Alpes sont considérées comme le château d’eau de l’Europe», relève le glaciologue Matthias Huss. C’est ici que naissent les grands fleuves, notamment le Rhin, le Rhône et le Pô, qui sont alimentés, entre autres, par la fonte des neiges et des glaciers. «Les glaciers servent de réservoirs d’eau naturels et contribuent à stabiliser les débits d’eau, surtout en cas de chaleur et de sécheresse.» Les habitants des vallées alpines en ont tiré profit il y a des centaines d’années déjà, en construisant des conduites pour amener l’eau de fonte des glaciers vers les prairies et les champs secs. Certains de ces bisses sont toujours en usage en Valais. Si les réservoirs d’eau se rétrécissent, relève Matthias Huss, la production d’électricité par l’énergie hydraulique pourrait aussi être impactée à long terme. Certes, la fonte des glaciers remplit actuellement les lacs de barrage. «Mais cet effet s’interrompra quand les réservoirs d’eau naturels seront épuisés.» (TP) Une succession d’années extrêmes Toutes les données relevées sur le volume du glacier sont transmises au réseau des relevés glaciologiques suisse GLAMOS (Glacier Monitoring Switzerland), qui possède des sites de mesure sur 176 glaciers. Le bilan global, établi à la fin de chaque année hydrologique en septembre, n’était pas encore disponible à la clôture de la rédaction de ce numéro de la «Revue». Néanmoins, le responsable de GLAMOS, Matthias Huss, pense que, vu les mesures effectuées jusqu’en juillet, 2026 pourrait devenir une année extrême. «Les glaciers en Suisse vont très très mal», déplore le glaciologue de 46 ans dans un appel vidéo. Leur recul, ininterrompu depuis 1990, s’est encore fortement accéléré ces dernières années. L’année record de 2022 a été, dit-il, «un véritable point de bascule: depuis, les années extrêmes se succèdent». Cette année, la fonte massive des glaciers est due à la chaleur, mais aussi à un hiver pauvre en neige. «Lorsqu’il tombe assez de neige à la saison froide, celle-ci sert de couche de protection jusqu’au cœur de l’été.» Des glaciers dénudés, en revanche, forment des surfaces plus sombres qui absorbent la lumière du soleil et se réchauffent. «Ce qui entraîne une fonte encore plus rapide.» Et cet effet se renforce encore quand les masses d’air apportent de la poussière du Sahara dans les Alpes. Toutefois, même les hivers très neigeux ne parviennent pas à stopper la perte. Cela s’est vu en 2024, par exemple, quand Matthias Huss a trouvé jusqu’à cinq mètres de neige Les chercheurs ressortent le foret du trou qu’ils viennent de percer. Ils y réenfonceront la tige de mesure (à dr., au sol) à quatre mètres de profondeur dans la glace. Photo Marco Zanoni Le glaciologue Janosch Beer télécharge les températures sur son ordinateur portable. Le câble est relié à des capteurs qu’il a enfoncés dans la glace il y a plusieurs années. Photo Marco Zanoni Revue Suisse / Octobre 2026 / N° 4 6 En profondeur

La valeur de la beauté Les glaciers des Alpes et leur beauté font partie de l’identité collective de la Suisse. Mais qu’en sera-t-il lorsqu’on ne verra plus que des pierriers grisâtres dans les Alpes? Le journaliste Marcel Hänggi, qui s’intéresse à la crise climatique depuis plus de 20 ans, se pose cette question dans son nouvel ouvrage «Das Schöne, das verloren geht» [La beauté qui disparaît]. Aiguillonné par «la tristesse ressentie face aux désastres causés par l’être humain», il montre ce que nous perdons quand l’environnement est détruit et se demande pourquoi la beauté ne joue aucun rôle dans le débat politique et scientifique. La beauté ne pourrait-elle pas être un critère solide pour prendre des décisions? «C’est difficile», concède l’auteur. Pourtant, la beauté de la nature est importante «parce que manifestement, nous ne parvenons pas à protéger l’environnement si nous ne voyons que sa valeur instrumentale». Dans son essai aux multiples facettes, Marcel Hänggi adopte un point de vue qui va au-delà de l’exploitation pure et simple de la nature: «Sans la beauté, il n’y a pas de vie digne de ce nom.» (TP) «Voir la fonte de ses propres yeux peut aider à prendre conscience du problème», relève le glaciologue Matthias Huss, qui dirige le réseau des relevés glaciologiques GLAMOS. Photo Keystone Le réchauffement climatique touche aussi les grands glaciers: celui du Rhône se retire toujours plus loin et fait place à un lac constitué d’eau de fonte. Photo Keystone sur les glaciers à 3000 mètres d’altitude au mois de juin. «Ce jour-là, j’ai pensé qu’il était impossible que cette couche fonde jusqu’à l’automne.» Mais deux mois très chauds ont suivi, et la neige s’est volatilisée. Les grands souffrent aussi Les années extrêmes touchent en particulier les glaciers de petite taille, qui se morcèlent avant de disparaître. Matthias Huss a assisté personnellement au déclin du glacier de Pizol, dans le canton de Saint-Gall, sur lequel il a effectué une cinquantaine de mesures ces 20 dernières années. «Depuis 2022, on n’y trouve plus qu’un pierrier.» Sur les plus grands glaciers alpins suisses, celui d’Aletsch dans la région de la Jungfrau et celui du Gorner dans le massif du mont Rose, la perte – deux mètres d’épaisseur de glace par an en moyenne – est à peine visible, car ces coulées glaciaires font encore plusieurs centaines de mètres de haut. «Mais lorsqu’on se tient devant la langue d’un glacier, on voit des changements impressionnants d’année en année», explique Matthias Huss. Par exemple sur la queue du glacier du Rhône: «Là, la glace s’est nettement retirée pour faire place à un lac constitué d’eau de fonte.» Pour le glaciologue, la survie des glaciers de haute altitude dépendra de la «capacité du monde à faire volte-face en matière climatique». Si l’on parvient à stabiliser le réchauffement climatique à 1,5 °C sur l’ensemble de la planète, «les glaciers pourront se retirer en altitude». Mais ce scénario devient de plus en plus improbable: «Actuellement, nous mettons le cap sur un réchauffement terrestre de 2,7 °C . Dans les Alpes, d’après les scénarios climatiques, on pourrait même assister à un réchauffement de 4 °C.» Si les années extrêmes continuent à s’enchaîner, «il est tout à fait possible que la glace disparaisse complètement, même à plus de 4000 mètres d’altitude, d’ici la fin du siècle». Ces sombres perspectives ne découragent pas Matthias Huss. Il considère plutôt comme une opportunité le fait de pouvoir documenter les bouleversements qui se produisent dans les Alpes: «Nous pouvons tirer parti du rayonnement des glaciers pour montrer les effets du changement climatique». Nombreuses sont les personnes à avoir un lien personnel avec les glaciers, grâce à des souvenirs d’enfance ou à des vacances en montagne. «Voir la fonte de ses propres yeux peut aider à prendre conscience du problème.» Réseau des relevés glaciologiques suisse (GLAMOS) www.glamos.ch Plus de photos de glaciers: www.revue.link/glacier Revue Suisse / Octobre 2026 / N° 4 7

EVELINE RUTZ En décembre, les retraités vivant en Suisse et à l’étranger toucheront pour la première fois une 13e rente AVS. Cette 13e rente coûtera au total près de 4,2 milliards de francs. Et d’ici 2040, ce montant pourrait s’élever à 5,4 milliards de francs, le nombre de retraités augmentant d’année en année. À la fin de 2025, 2’635’200 personnes, dont près d’un tiers vivaient à l’étranger, bénéficiaient des prestations de l’AVS. Elles pourraient être trois millions dans dix ans. Les coûts augmentent aussi parce que les rentes de vieillesse sont régulièrement adaptées à l’évolution des prix et des salaires. La question du financement de cette extension des prestations n’est toutefois pas résolue. L’initiative «Mieux vivre à la retraite», avec laquelle les syndicats ont remporté une victoire historique en 2024 («Revue Suisse» 3/2024), ne prévoit rien de précis à ce sujet. Raison pour laquelle les débats au Parlement ont été longs et conflictuels. Renchérir la consommation en faveur de l’AVS? Le peuple tranchera Pour financer, au moins en partie, la 13e rente AVS, la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) devrait être durablement relevée à 8,5 %. Les cotisations salariales, quant à elles, resteraient inchangées. Après d’âpres débats au Parlement, le peuple aura le dernier mot le 29 novembre 2026. La controverse a porté sur les sources de financement possibles. Fallait-il prélever des taxes et des impôts supplémentaires? Changer d’affectation des fonds existants? La seule chose sur laquelle les députés de tous bords étaient d’accord, c’est sur le fait que la décision populaire devait être appliquée rapidement. Le peuple s’étant «offert» une 13e rente AVS, relevaient laconiquement des représentants des partis bourgeois, il devait à présent passer à la caisse. Le conseiller national centriste Thomas Rechsteiner le formulait ainsi: «Si l’on dit oui à une 13e rente AVS, on doit aussi être conscient que celle-ci a un coût.» Une autre question a suscité la polémique, celle de savoir si ce financement nécessitait des mesures temporaires ou À la fin de 2025, près de 2,6 millions de personnes bénéficiaient des prestations de l’AVS. Elles pourraient être trois millions dans dix ans. Consommer pourrait coûter plus cher. Tous les groupes de la population participeraient ainsi au financement de la 13e rente AVS. Photo Alexander Faé, Unsplash Revue Suisse / Octobre 2026 / N° 4 8 Politique

«Si l’on dit oui à une 13e rente AVS, on doit aussi être conscient que celle-ci a un coût.» Thomas Rechsteiner, conseiller national centriste La 13e rente AVS arrivera automatiquement La 13e rente AVS sera versée en décembre, avec la rente mensuelle ordinaire. Les bénéficiaires de l’AVS en seront informés au préalable. Les personnes qui ont droit à une rente de vieillesse depuis le 1er janvier 2026 trouveront les explications à ce sujet dans la décision de rente. Les retraités AVS vivant à l’étranger ne doivent entreprendre aucune démarche. La 13e rente AVS correspond à un douzième de la rente de vieillesse annuelle d’un assuré. Le montant que chacun touchera dépend de ses cotisations et revenus personnels. Les personnes seules toucheront au maximum 2520 francs, et les couples mariés, au maximum 3780 francs. La 13e rente AVS n’a aucune influence sur les prestations complémentaires: elle ne sera pas prise en compte dans leur calcul. Les veuves et les orphelins ne toucheront aucune rente supplémentaire. La rente d’invalidité continuera elle aussi d’être versée douze fois par an. (ERU) biens de consommation courante, comme les produits alimentaires, les médicaments, les livres et les journaux, resteraient soumis à un taux réduit de 2,6 %. En revanche, le taux spécial pour l’hébergement passerait de 3,8 à 4 %. La hausse de la TVA pourrait rapporter 1,5 milliard de francs par an. Ce qui ne financerait même pas la moitié de l’extension des prestations de l’AVS. Aucun camp politique n’est réellement satisfait de cette solution. Mais ils ne sont pas d’accord entre eux sur la manière de financer la 13e rente. Les compromis sont ardus, comme le montrent aussi les réactions que suscite la réforme «AVS 2030». Le Conseil fédéral veut notamment inciter les citoyens à continuer de travailler après 65 ans, sans toutefois relever l’âge de la retraite. Le Parlement devra bientôt se pencher sur l’avenir de l’AVS. Le débat sur la prévoyance vieillesse est donc loin d’être terminé. durables. Une solution limitée dans le temps aurait accru l’urgence d’adopter des réformes structurelles. Des votes serrés Des lignes de fracture sont apparues non seulement entre les pôles du spectre politique, mais aussi au sein des partis. Les députés susceptibles d’adopter des positions divergentes ont été mis sous pression. Les décisions se sont toujours jouées à quelques voix près. Après d’âpres débats, les camps morcelés se sont mis d’accord sur une première étape à la session d’été, à savoir une augmentation durable de 0,4 % de la TVA pour financer au moins une partie de l’extension des prestations. Et comme la Constitution fédérale doit être modifiée à cet effet, le peuple et les cantons seront appelés aux urnes. Au départ, le Conseil fédéral proposait de relever la TVA de 0,7 % jusqu’en 2030. Mais les Chambres fédérales ont développé leurs propres modèles de financement. Au Conseil des États, une alliance du Centre et du PS fixait le cap: son idée était d’augmenter la TVA de 1 % maximum. Après de vives critiques au Conseil national, la Chambre haute a fait marche arrière, en se limitant à une hausse de 0,4 % de la TVA, couplée à une augmentation des cotisations salariales. Se contenter de relever la TVA, indiquait la majorité du Conseil des États, ferait peser une charge relativement plus élevée sur les citoyens à faible revenu que sur ceux qui gagnent bien leur vie. Et miser uniquement sur les déductions salariales ferait que les personnes à plus haut revenu seraient mises davantage à contribution. Une solution mixte permettrait de garantir le financement de la 13e rente AVS de manière équitable à long terme.Mais cette solution n’a pas convaincu le Conseil national. L’UDC, le PLR et le PVL se sont opposés à l’augmentation des cotisations salariales. Il faut conserver l’attrait du travail, ont-ils martelé, arguant que la charge qui pesait sur les travailleurs était déjà très lourde. «Nous ne voulons pas que la redistribution des jeunes vers les personnes âgées augmente, car cela rompt l’équilibre intergénérationnel», a déclaré le conseiller national PVL Patrick Hässig. Relever la TVA, a-t-il dit, serait un moindre mal: ainsi, l’extension des prestations serait financée y compris par les personnes sans revenu professionnel, notamment les retraités et les touristes. Mais le PVL et les partis bourgeois n’étaient prêts à adopter cette mesure que de manière transitoire. Il s’agit d’assurer les rentes à long terme, ont-ils insisté. Or, pour cela, des réformes structurelles rapides sont nécessaires, par exemple des incitations à travailler plus longtemps ou des mesures de stabilisation automatiques, tenant compte de l’évolution démographique. Néanmoins, les Vert’libéraux n’ont pas voulu risquer de mettre ce financement supplémentaire en péril. Par un revirement de dernière minute, ils ont voté, à contrecœur, pour une hausse de la TVA illimitée dans le temps. Des prix plus élevés dès 2028 Si le peuple l’accepte aussi, les entreprises auront deux ans pour adapter leurs prix. Dès 2028, les consommateurs devraient payer plus. La TVA serait relevée de 8,1 à 8,5 %. Les Revue Suisse / Octobre 2026 / N° 4 9

SUSANNE WENGER En Suisse, les citoyens peuvent inscrire des objets à l’agenda politique en lançant une initiative populaire. Ils doivent rassembler au moins 100’000 signatures. C’est ainsi que certains sujets qui étonnent hors de nos frontières arrivent en votation. En 2018, il s’agissait des vaches à cornes; aujourd’hui, ce sont les feux d’artifice. Déposée en 2023, l’initiative «Pour une limitation des feux d’artifice» veut interdire aux particuliers d’acheter et d’utiliser des feux d’artifice bruyants («Revue» 3/2025). Le comité d’initiative, emmené par Roman Huber, ex-journaliste et entraîneur canin, et Corinne Meister, informaticienne et éleveuse, précise qu’il ne vise pas une interdiction absolue. Les feux d’artifice silencieux, tels que les volcans, resteraient autorisés. Idem pour les feux d’artifice publics lors des grandes fêtes, moyennant une autorisation cantonale. L’initiative est portée par trois organisations de défense des animaux, dont la Protection suisse des animaux (PSA). Les initiants veulent protéger les animaux domestiques, de rente et sauvages contre la peur et le stress provoqués par les détonations et les effets lumineux des fusées et des pétards. Ils avancent que le bruit stresse aussi la population, que les poussières fines engendrées par les feux d’artifice menacent la santé des gens, polluent les sols et les eaux, et que ceux-ci causent plus de 200 accidents par an. Le Conseil fédéral rejette l’initiative, comme la majorité du Parlement, au principal motif que celle-ci entraîne une réglementation excessive. Cantons et communes peuvent d’ores et déjà limiter les feux d’artifice, comme ils l’ont fait ce 1er août en raison du risque d’incendie dû à la sécheresse. Certaines communes suisses ont déjà prononcé des restrictions durables ou des interdictions, à l’instar des régions touristiques et montagneuses grisonnes. Les adversaires estiment que les feux d’artifice font partie des traditions festives du pays. Ils dénoncent l’impact qu’aurait une interdiction sur l’industrie concernée et plaident pour la tolérance et la responsabilité individuelle. Désireuses de tenir compte de la revendication des initiants tout en l’assouplissant, les deux Chambres du Parlement se sont d’abord montrées favorables à un contre-projet, qui prévoyait d’interdire en particulier les pétards n’offrant aucun effet visuel. Mais à la surprise générale, le Conseil national a rejeté sa propre réforme législative par une alliance inhabituelle de la droite et de la gauche lors du vote final de la session d’été. Pour l’UDC et le PLR, le contre-projet allait trop loin, tandis que pour les Verts, il était trop laxiste. L’initiative sur les feux d’artifice arrivera donc seule en votation. Fini les feux d’artifice? En Suisse, les particuliers pourraient se voir interdire l’utilisation de feux d’artifice bruyants, comme l’exige une initiative. Le 29 novembre 2026, peuple et cantons seront appelés aux urnes. Un contre-projet a échoué au dernier instant au Parlement. Un plaisir contesté: une initiative populaire veut limiter les feux d’artifice en Suisse. Ici, le spectacle de la fête nationale de 2022 à Lausanne. Photo Keystone 10 Politique Revue Suisse / Octobre 2026 / N° 4

Les feux d’artifice, quel bonheur! Je suis, je l’avoue, un de ces artificiers amateurs qui, sans motif aucun, allument des fusées et des pétards. Je sais qu’ils sont bruyants et dangereux pour la santé ou même la vie des gens, qu’ils emplissent l’atmosphère de gaz toxiques et stressent des animaux innocents. Mais je les aime quand même. Depuis 50 ans, le feu d’artifice du 1er août est pour moi une ode à la joie de vivre. Qui m’a aussi appris l’épargne: je devais mettre mon argent de poche de côté pendant des mois pour acheter assez de munitions à la papeterie pour pouvoir tirer des feux en série pendant des heures avec un canon en carton construit de mes mains. Si le canon s’embrasait, mon père l’éteignait en imitant une sirène de protection aérienne. C’était un homme sérieux, mais le 1er août il redevenait un gamin et partageait mes rêves d’enfant. Tout comme je l’ai fait plus tard avec ma fille, qui me criait: «Fais tout péter, Papa!» Les feux d’artifice sont un divertissement populaire depuis qu’ils ont été inventés par la Chine 200 ans avant J.- C. et adoptés par l’Europe au XIVe siècle. Lors des fêtes, leur magie devint un symbole de puissance. Tout comme aujourd’hui, ils donnent un sentiment de force aux petits artificiers amateurs qui les manient. Mais désormais, ce plaisir est contesté. Poser des limites est tendance. Les gens raisonnables alimentent le «pyro-bashing», plus encore depuis que la guerre est redevenue une réalité sanglante en Europe. Et je pense qu’ils vont gagner, même sans initiative. Ils ont des arguments plus sains et l’époque est à l’angoisse: quand les enfants se mettent à porter des casques sur les places de jeux, comment tolérer quelque chose d’aussi imprévisible que les feux d’artifice? Je conclus sans polémique, sans plaidoyer pour la liberté pyrotechnique. Je ne me rebiffe pas si «mon» époque est apparemment révolue, je me réjouis plutôt d’avoir pu la vivre. Car aussi toxique et assourdissante qu’ait pu être la grande époque du feu d’artifice, elle était aussi pleine de joie et de bonheur. Un bonheur délicieux, sans motif aucun. Rudolf Gafner, journaliste indépendant à Berthoud (BE) Les feux d’artifice, quel vacarme! Enfant, j’ai moi aussi connu l’enthousiasme allumé par les feux d’artifice dans les jardins et les rues suisses le 1er août. Je n’étais ni particulièrement attirée, ni dérangée par le spectacle. Le soleil sifflant que mon père accrochait à un mât m’amusait. Il tournait toujours plus vite, projetant ses étincelles toujours plus loin. Je me souviens aussi avec plaisir du grand feu d’artifice de la fête nocturne du lac. Des lumières multicolores faisaient scintiller le paysage alpin: c’était beau. Scintillements, lumières? C’était hier. Aujourd’hui, ce sont bruits et pétarades sans fin. Non seulement l’assortiment des engins a grandi, mais hélas leur puissance aussi. Avant, on allumait les fusées une à une, de façon aussi artisanale qu’attendrissante, en les fixant sur des bouteilles vides. Aujourd’hui, souvent aiguillonnés par la compétition, les artificiers amateurs tirent 49 coups en 40 secondes avec des batteries prémontées. Plus leur budget est important, plus ça pétarade fort et longtemps – or, l’argent ne manque pas en Suisse. Les conséquences de cette démesure? Des voisins énervés, des chiens tremblants, des vaches paniquées, des oiseaux nicheurs dérangés. Des poussières fines. Des déchets. Des accidents. Les feux d’artifice sont synonymes de tradition et de joie de vivre, me dit-on. Mais la joie de vivre ne devrait-elle pas s’accompagner d’égards pour autrui? Et qu’est-ce que les produits remplis de poudre noire généralement importés de Chine ont à voir avec la tradition suisse? La démocratie, elle, fait vraiment partie de cette tradition. C’est la raison pour laquelle nous irons aux urnes afin de décider si le plaisir de quelques-uns doit continuer de primer sur la protection des animaux et de l’environnement. D’après un sondage de 2024, seuls 13 % des Suisses achètent des feux d’artifice. Les valeurs changent, sans mettre fin aux réjouissances. Admirons le spectacle des volcans magiques fabriqués en Suisse, qui font de l’effet même sans vacarme. Et, de temps en temps, des feux d’artifice publics, lancés par des professionnels. Ce sont les seuls à être vraiment sublimes. Vive l’expérience collective, sus à l’autosatisfaction! Susanne Wenger, journaliste «Revue Suisse» Revue Suisse / Octobre 2026 / N° 4 11

THEODORA PETER En fait, les Suisses ont déjà rendu un verdict dans les urnes le 8 mars 2026: dorénavant, chaque époux devra remplir une déclaration d’impôt séparée. Plus de 54 % des votants ont accepté, l’introduction d’une imposition individuelle. Ainsi, le désavantage fiscal que subissent les couples mariés – ce qu’on appelle la «pénalisation du mariage» – a été éliminé par la Confédération et les cantons. Jusqu’ici, les époux étaient taxés ensemble, ce qui entraînait une charge fiscale plus élevée lorsque deux revenus s’additionnaient. Avec le changement de système, chaque individu sera taxé individuellement, qu’il soit marié ou non. D’après un sondage effectué au lendemain de la votation par l’institut d’enquête politique et d’opinion gfs Bern, c’est le fait que le principe d’égalité fasse son entrée dans le système fiscal qui a convaincu une grande majorité des votants. Reste à savoir si la décision prise par le peuple au printemps pourra entièrement être appliquée. Car le Centre, qui avait déposé en 2024 une initiative intitulée «Oui à des impôts fédéraux équitables pour les couples mariés – Pour enfin en finir avec la discrimination du mariage!», exige que celle-ci soit tout de même soumise au peuple. Cette initiative propose que les couples mariés continuent de remplir une déclaration d’impôt commune, mais demande à la Confédération de garantir qu’ils ne soient pas désavantagés lors du calcul de l’impôt. Le hic est que cette initiative contredit la réforme qui vient d’être adoptée et qui prévoit une imposition individuelle pour chacun. Si le Centre admet que le 8 mars, le peuple a validé «dans son principe» la suppression de la problématique «pénalisation du mariage», il estime que les Suisses doivent tout de même avoir le droit de se prononcer maintenant sur son initiative. Un modèle qui serait favorable aux couples mariés traditionnels en matière de répartition des rôles. Le Centre n’est soutenu que par l’UDC. Les adversaires parlent de «caprice» Pour le PLR, le PS, les Verts et les Vert’libéraux, il s’agit là d’un «caprice» du Centre. Ils soulignent que le principal objectif des auteurs de l’initiative – la fin du désavantage fiscal pour les couples mariés – a déjà été atteint. Ils avaient d’ailleurs contribué au succès de l’imposition individuelle dans le cadre d’une alliance transpartisane emmenée par des femmes, d’abord au Parlement, puis le 8 mars en votation populaire. Le Conseil fédéral s’oppose lui aussi à l’initiative du Centre. Au Parlement, la ministre des finances, Karin Keller-Sutter (PLR), a insisté sur la contradiction qu’engendrerait l’acceptation du projet, celui-ci ne concernant que les impôts fédéraux. «Dans les cantons, la loi sur l’imposition individuelle resterait applicable», a fait reDes «impôts équitables» pour les couples mariés: le combat continue Comment faut-il taxer les couples mariés en Suisse? Huit mois seulement après la votation sur l’imposition individuelle, les citoyens devront à nouveau se prononcer sur cette question le 29 novembre 2026, lorsque l’«initiative pour des impôts équitables» leur sera présentée. marquer la ministre. Avec des complications à la clé: les couples mariés ne seraient taxés ensemble qu’au niveau fédéral, mais séparément dans les cantons et les communes. Pour éviter cette antinomie, le Parlement devrait adapter des lois, a relevé Karin Keller-Sutter. «Il devrait, dans les faits, tenter d’annuler la première décision populaire.» Face aux médias, le président du Centre, Philipp Matthias Bregy, s’est défendu contre le reproche de vouloir précipiter le système fiscal dans le chaos. «Toute initiative requiert que l’on adapte des lois après coup», a-t-il déclaré à la radio-télévision suisse (SRF). Le Parlement, a-t-il relevé, devra veiller à ce que cela soit fait «de manière uniforme et sensée». En arrivera-t-on là? Le peuple et les cantons trancheront le 29 novembre. Au Parlement, la ministre des finances, Karin Keller-Sutter, a mis en garde contre les complications. Photo Keystone Revue Suisse / Octobre 2026 / N° 4 12 Politique

CHRISTOF FORSTER L’exportation d’armement suisse est un sujet qui déclenche les passions. Pour les partisans bourgeois des assouplissements décidés par le Parlement, l’objectif est de maintenir l’industrie de l’armement du pays, ce que le marché intérieur, trop restreint, n’est pas en mesure de faire. De plus, arguent-ils, la Suisse doit posséder une capacité industrielle suffisante pour pouvoir se défendre. Ces dernières années, le débat s’est enflammé après des critiques venant de l’étranger à l’égard du régime d’exportation restrictif de la Suisse. Le fait que le Conseil fédéral ait interdit la réexportation vers l’Ukraine de munitions suisses Guépard en 2022, par exemple, a provoqué l’ire de l’Allemagne. Le représentant d’une entreprise d’armement a confié à la NZZ que dans certains pays, on lui répondait sans détours: «No Chinese, no Swiss». Les deux pays seraient désormais mis dans le même sac. Après des années de débats, le Parlement a décidé, à la fin de 2025, d’assouplir la loi sur le matériel de guerre. Il est prévu que les entreprises suisses puissent livrer des armes à 25 États occidentaux même s’ils sont impliqués dans un conflit armé. Ces pays disposent de systèmes de contrôle équivalents à celui de la Suisse sur les exportations d’armement. Droit de veto du Conseil fédéral Le Conseil fédéral pourra interdire l’exportation s’il estime que les intérêts de la Suisse en matière de politique étrangère, de neutralité ou de sécurité sont menacés. Il restera interdit de vendre des armes à des pays qui violent gravement et systématiquement les droits de l’homme ou dans lesquels il y a un fort risque que ces armes soient utilisées contre la population civile du pays. L’idée, ici, est surtout de signaler aux pays européens de l’OTAN que la Suisse est un partenaire fiable. Par ailleurs, la réexportaDes exportations facilitées pour les entreprises d’armement suisses? Le Parlement veut assouplir la loi sur le matériel de guerre. Cela stimulerait l’industrie de l’armement et serait important pour la sécurité de la Suisse, avancent les partisans du projet. Ce dernier ayant été attaqué par référendum, une votation populaire aura lieu le 29 novembre 2026. Une alliance constituée de la gauche et des Verts s’oppose aux plans du Parlement. Lors du dépôt du référendum, la conseillère nationale PS Priska Seiler Graf (ZH) s’est exprimée au mégaphone. Photo Keystone tion d’armement sera autorisée: aujourd’hui, les pays doivent demander une autorisation à Berne. Et là aussi, le Conseil fédéral possède un droit de veto. Les exportations directes ou réexportations en Ukraine resteront exclues malgré la révision de la loi, en raison du principe juridique de l’égalité de traitement. Des partis de gauche et des organisations non gouvernementales ont lancé un référendum contre cette révision. L’enjeu, relèvent-ils, n’est pas d’aider l’Ukraine, contrairement à ce qu’affirmaient au départ les partisans de l’assouplissement, mais de faire profiter au maximum l’industrie suisse de la course mondiale à l’armement. En assouplissant ses règles, la Suisse perdrait le contrôle sur ses exportations d’armes. Ainsi, le risque augmenterait de voir des armes suisses atterrir dans des pays comme l’Arabie Saoudite, par exemple. Une part d’exportation de 0,21 % En 2025, la Suisse a exporté pour 948 millions de francs de matériel de guerre – surtout des munitions, des véhicules blindés à roues et des armes à feu portatives. Cela correspond à une hausse d’environ 43 % par rapport à 2024 et à une part de 0,21 % des exportations totales de marchandises. Les principaux acheteurs sont l’Allemagne, les États-Unis, la Hongrie, l’Italie et le Luxembourg. Les munitions et leurs composants représentent près de la moitié des exportations, les blindés et leurs composants, un quart, et les armes de tous calibres, 10 %. D’après la Confédération, quelque 14 000 emplois à plein temps sont liés à l’industrie suisse de l’armement, en comptant les sous-traitants. Vous trouverez l’aperçu des votations du 27 septembre dans le prochain numéro de la «Revue Suisse». En 2025, les exportations d’armes suisses ont augmenté de 43 %. Revue Suisse / Octobre 2026 / N° 4 13 Politique

CHRISTOF FORSTER L’histoire peut être racontée de manière très vivante. C’est ce que montre Ludo Groen dans son livre «Mountains of Gold», publié en anglais. Cet ouvrage est le fruit de cinq ans de recherche à l’EPFZ. Avec force détails, l’auteur décrit les transports d’or nocturnes entre le bunker de la Banque nationale suisse (BNS), situé sous la Place fédérale à Berne, et le fort militaire de Bühl près d’Andermatt, dans le canton d’Uri. Le train comptait jusqu’à 20 wagons et était surveillé par des employés de la BNS en armes. Les lingots d’or étaient d’abord acheminés par camions à Ostermundigen, près de Berne, où ils étaient transbordés sur des trains de marchandises qui gagnaient Göschenen via Lucerne. De là, la précieuse cargaison était à nouveau transportée par camions vers les hauteurs d’Andermatt par les gorges de Schöllenen. Pour pouvoir décrire ces trajets de manière aussi précise que possible, Ludo Groen est allé jusqu’à consulter les données météorologiques de MétéoSuisse. Ces transports, comme il l’a découvert, étaient très complexes. Lors du premier, en avril 1938 par – 11 °C, les convoyeurs furent surpris par une violente tempête de neige et ne purent quitter la forteresse par la route habituelle. La réserve d’or était en danger Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la Suisse fut une plaque tournante importante du commerce d’or. Les réserves d’or secrètes dans les Alpes Une nouvelle recherche de l’EPFZ montre où les banques suisses cachaient leur or pendant la Deuxième Guerre mondiale. Et comment cela a contribué à donner à la Suisse l’image d’une place financière sûre. James Bond y a aussi joué un rôle. Entre 1939 et 1945, la BNS acheta de l’or à l’Allemagne nazie pour plus de 1,2 milliard de francs (valeur de l’époque). Y compris de l’or ayant appartenu à des victimes des camps de concentration. La Suisse fit aussi commerce d’or avec les alliés. Ludo Groen éclaire l’histoire de l’or en Suisse d’un jour nouveau. «En tant qu’architecte, je voulais aborder le sujet autrement que cela n’avait été fait jusqu’ici», explique-t-il, «pas seulement à travers des chiffres, mais aussi à travers des espaces, des bâtiments et des paysages.» Ludo Groen dévoile comment, dans les années 1930 et 1940, une infrastructure bancaire est née dans l’espace alpin, loin des centres urbains du Plateau: les réserves d’or secrètes des Alpes. Au départ de cette histoire, il y eut la crainte exprimée par le commandant chargé de la défense de Berne que la capitale fédérale puisse être détruite en cas d’attaque aérienne, et avec elle les réserves d’or de la Suisse, Une carte postale montrant l’ancien fort de Bühl dans le massif du Gothard, où la BNS transporta ses réserves d’or à partir de 1938. Photo MAD/Bibliothek Am Guisanplatz, Berne La BNS envisagea également de cacher son or dans des cavernes de l’Eiger, près de la gare d’Eismeer, à 3160 mètres d’altitude, mais y renonça pour des raisons de coûts. Photo MAD/Bibliothèque de l’EPFZ Revue Suisse / Octobre 2026 / N° 4 14 Économie

quences qu’a eues l’extraction de l’or: pollution de l’environnement, dommages sanitaires et exploitation des mineurs, en particulier sous le régime de l’apartheid. Les banques suisses jouèrent un rôle dans cette chaîne en octroyant des crédits aux mines. La Suisse devint un lieu de transit central pour l’or d’Afrique du Sud. Les Alpes comme refuge symbolique La thèse de Ludo Groen va donc audelà de la Deuxième Guerre mondiale. Il avance que l’image des Alpes en tant que lieu sûr est née dans le contexte de la défense nationale. Après la guerre, les banque la reprirent en guise d’argument marketing, présentant les Alpes comme un refuge symbolique, irradiant la confiance et la sécurité. Une affiche publicitaire de 1982 du Crédit Suisse, ornée de sommets enneigés, l’illustre bien. Les deux «James Bond» tournés dans les années 1960 en Suisse, «Goldfinger» et «Au service secret de Sa Majesté», ont renforcé encore cette image de lieu sûr du pays. Selon Ludo Groen: «La manière dont ces films ont présenté la Suisse au public du monde entier montre à quel point la construction culturelle de ce pays alpin a été importante.» qui étaient pour la plupart entreposées à Berne. L’armée et la BNS étudièrent alors plusieurs possibilités pour mettre cet or en sécurité dans des cachettes alpines. À l’exemple de Fort Knox, aux États-Unis, qui avait été inauguré en 1936 et qui recelait de grandes quantités d’or américain dans un site militaire très fortifié. L’une des premières réserves d’or fut aménagée au cœur du réduit militaire – le dispositif de défense alpin par lequel l’armée suisse entendait décourager les agresseurs potentiels –, au fort de Bühl, juste au-dessus du tunnel du Gothard. D’après l’auteur, ce choix était logique d’un point de vue logistique, mais aussi symbolique: «Le Gothard est un lieu chargé d’histoire en Suisse.» L’or devint un élément de la défense nationale. Peu après le début de la guerre, le général Henri Guisan s’inquiétant du fait que la BNS ne possède qu’une réserve dans les Alpes, l’état-major de l’armée proposa qu’un des dépôts de munitions à Interlaken, dans l’Oberland bernois, accueille des stocks d’or pendant la guerre. Ce fut aussi chose faite. Là encore, Ludo Groen décrit minutieusement les transports, par exemple au moyen des décomptes de frais, qui contenaient des détails précis tels que les coûts des repas de midi, pourboires compris. L’historien a comparé ces justificatifs avec le rapport de la Commission Bergier, par exemple, qui s’est penchée sur le rôle de la Suisse pendant la Deuxième Guerre mondiale, ou encore avec des études d’histoire économique. Il a découvert que les transports d’or coïncidaient, tempo- rellement, avec les livraisons en provenance de l’étranger. Ainsi, un procédé lui est apparu: de l’or arrivait en Suisse, qui était acheminé dans les Alpes peu après. Revirement stratégique de la Suisse La finalité de ces réserves d’or changea durant la guerre. En 1940, la Suisse opéra un revirement stratégique, écrit Ludo Groen, en abandonnant la défense militaire au profit de la collaboration économique. Dès lors, les réserves d’or servirent à commercer avec l’Allemagne nazie à travers le négoce de l’or volé. Les réserves d’Interlaken et du Gothard n’étaient plus des lieux servant à mettre l’or à l’abri des bombardiers, avance l’historien: elles devinrent des plaques tournantes logistiques efficaces. Certaines banques commerciales, comme le Crédit suisse ou l’Union de banques suisses, envisagèrent elles aussi de mettre leurs billets, leurs titres et leurs lingots en sécurité dans les Alpes. Par exemple, dans des palaces vides à Interlaken ou à Gstaad. D’après Ludo Groen, des plans de rénovation d’hôtels vieillissants, incluant la construction de chambres fortes dans les caves, furent établis, mais jamais réalisés en entier. Le livre ne s’achève pas avec la fin de la guerre, mais éclaire la dimension mondiale du négoce d’or. Qui implique toute une chaîne d’approvisionnement, écrit Ludo Groen. En Afrique du Sud, on voit les consé- «Mountains of Gold» Ludo Groen. Gta Verlag 2026. Les Alpes comme lieu sûr: après la guerre, les banques utilisèrent cette image en guise d’argument marketing, affirme Ludo Groen, historien d’architecture. Photo MAD/EPFZ, Michel Büchel Revue Suisse / Octobre 2026 / N° 4 15

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