une fois de trop», raconte sa veuve. «Il s’est rangé du côté de peuples où il y avait des dictatures», analyse l’ancienne présidente socialiste de la Confédération, Micheline Calmy-Rey, qui loue son courage et sa capacité à dénoncer des pratiques hypocrites menées par la Suisse. Comme en 1998, devant la commission bancaire du Sénat américain, lorsqu’il défend l’idée que seules des sanctions économiques contraindront les banques helvétiques à restituer l’argent des comptes en déshérence. «En dénonçant le secret bancaire, il a rendu service aux banques, qui ont compris qu’elles devaient évoluer vers l’excellence», estime Metin Arditi. L’ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin est d’un autre avis: «Il se voyait comme le représentant du tiers-monde, mais il s’est trompé de héros. Finalement, Jean Ziegler laisse à la Suisse un héritage assez faible», a-t-il déclaré dans la presse après sa mort. La pique fait sourire Erica Deuber Ziegler, qui souligne entre autres que son mari a été connu dans le monde entier. Le 1er août, dans la petite commune de Choulex (GE), son fils, le dramaturge Dominique Ziegler, a fait un discours à l’intention des autorités. «Depuis dix ans, UBS a mis à disposition 211 milliards de dollars américains pour des projets liés au pétrole et au gaz. C’est du délire absolu», a-t-il lancé aux villageois, tout à fait dans la veine de son père défunt. Pour la NZZ, Jean Ziegler était un «révolutionnaire en costume sur mesure». «Il s’est trompé de héros.» Pascal Couchepin, ancien conseiller fédéral (PLR) au sein des milieux mis en cause», détaille le politologue. Il souligne toutefois que des approximations récurrentes ont parfois affaibli son discours. «Tuer» le père Né à Thoune d’un père calviniste, juge, et colonel d’artillerie, Jean Ziegler a, très tôt, été sensible à la pauvreté. Durant la Seconde Guerre mondiale, «il voyait des enfants placés dans des familles, mal vêtus. Qu’est-ce qu’on fait, demandait-il à son père, qui lui répondait: ‹Mach di Sach›, autrement dit, chacun à sa place», raconte Erica Deuber Ziegler. L’idée calviniste de la prédestination le révoltait. Jean Ziegler va «tuer» le père en se convertissant au catholicisme et en devenant marxiste. Lui, dont le grand-père maternel fut l’un des fondateurs de l’Union démocratique du centre! En 1961, devenu docteur en droit et avocat, Jean Ziegler part au Congo comme envoyé spécial de l’ONU. De là naîtra son intérêt pour la décolonisation et son approche, celle de la sociologie du développement. À Paris, il côtoie Sartre et Simone de Beauvoir. Révolté, téméraire, «rétif à la critique», d’après son ami, l’entrepreneur immobilier et écrivain Metin Arditi, Ziegler va subir les foudres de la justice. En 1991, le Parlement votera la levée de son immunité parlementaire, ouvrant la voie à neuf procès pour diffamation, qu’il perdra. Ce qui n’empêchera pas le sociologue d’être réélu, la même année, au Conseil national. Sa deuxième femme l’accueillera dans sa maison de Russin, où des agents de l’Office des poursuites passeront à plusieurs reprises, se souvient l’historienne d’art. Au cœur de sa mission, une rencontre avec Ernesto Che Guevara à Genève en 1968. «Jean a été appelé pour lui servir de guide», raconte sa veuve. Durant dix jours, le sociologue, devenu en 2009 vice-président du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, balade le Che dans Genève et lui explique le système politique suisse. Jean Ziegler aurait proposé de l’accompagner à Cuba. «Le cerveau du monstre est ici. C’est dans cette ville que tu devras combattre», a commandé le Che. «C’était comme si le Christ lui avait parlé», résume Erica Deuber Ziegler. Dénoncer le secret bancaire Parmi les reproches faits à Jean Ziegler, ses rencontres avec des révolutionnaires devenus dictateurs: Fidel Castro, Robert Mugabe, Mouammar Kadhafi, Hugo Chàvez. «Jean a rencontré trois fois Kadhafi pour l’interroger au sujet de la situation des populations du Sahel. Il a dit que c’était «Son dernier mot fut un non sonore»: Erica Deuber Ziegler, historienne de l’art et ancienne femme politique, retrace la vie de son mari avec la «Revue». Photo Stéphane Herzog Revue Suisse / Octobre 2026 / N° 4 21
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