Revue Suisse 4/2026

27 SUSANNE WENGER Lukas Bärfuss, né en 1971 à Thoune, fait partie des auteurs qui comptent en Suisse. Libraire de métier, lauréat d’un prix littéraire, il est aussi père et Zurichois d’adoption. Il écrit des romans, des pièces de théâtre, des essais et prend part au débat politique. Il porte souvent un regard dur sur son pays, traquant les écarts entre l’image que la Suisse se fait d’elle-même et la réalité, ce qui déclenche parfois des controverses. Certains lui reprochent son goût pour la polémique et ses simplifications. Son dernier livre puise amplement dans sa vie personnelle. Bärfuss y raconte l’histoire de sa mère et de sa propre enfance marginale. Ce récit poignant commence à Saint-Domingue, où sa mère, suisse, a passé ses 20 dernières années. Après sa mort, l’écrivain retrouve chez elle un extrait bancaire: elle n’avait plus que 60 francs de côté. Il s’interroge alors sur les raisons pour lesquelles il ne l’a pas aidée. Mais mère et fils avaient coupé les ponts depuis des années. Bärfuss raconte pourquoi dans le plus long chapitre du livre, celui qui parle de son enfance à Thoune. C’est là qu’il a vécu, seul avec sa mère, qui a dû se débrouiller après avoir divorcé du père de Lukas. Lequel purgeait une peine pour des délits contre le patrimoine. Dans la rue à 15 ans Le jour, sa mère est femme de ménage, et le soir, dans un bar, elle se transforme en «reine de la nuit» sous les yeux des notables de la ville. Son sex-appeal était son seul capital dans ce pays riche, écrit le fils. Quand elle le perd, elle se met à travailler dans une fabrique de munitions. L’argent est rare, l’appartement froid en hiver. La mère considère son fils comme un «accident professionnel» et un poids, et elle le néglige. «Ce n’était pas une mère», écrit Bärfuss, «elle était dangereuse». Un jour, il trouve l’appartement à moitié vide: sa mère a déménagé sans laisser d’adresse. Son fils a 15 ans. L’adolescent vit plusieurs années sans toit fixe, dormant dans des parcs ou des galeries marchandes. Il prend soin de ne pas alerter les autorités, qui l’auraient taxé d’«asocial», vu sa situation parentale et son ascendance manouche. Il garde la tête hors de l’eau grâce à de petits boulots et en lisant des livres, qui le font rêver et grandir. Une bourse pour une formation d’enseignant lui offre une chance de s’en sortir, mais sa mère s’empare de l’argent pour émigrer en République Dominicaine. Sa retraite ne lui aurait pas suffi en Suisse. Il va la voir un jour, à Saint-Domingue, pour obtenir des réponses. Mais la rencontre tourne court, et ils ne se revoient jamais. C’est par l’écriture qu’il se rapproche d’elle à présent. Dans une langue puissante, parfois crue, il balance entre la colère qu’il ressent pour cette «putain de traîtresse» et la compréhension de ce qu’elle a vécu. Son livre se mue en critique sociale, dans laquelle, comme à son habitude, Bärfuss règle ses comptes avec la Suisse. À ses yeux, l’histoire qu’il a vécue avec sa mère montre à quel point la pauvreté est destructrice, surtout dans un pays où la valeur d’un individu se mesure à sa fortune. L’auteur récapitule la façon dont la Suisse a, au cours de son histoire, marginalisé les pauvres et discipliné les femmes éprises de liberté. Son récit est rapidement devenu un best-seller dans l’espace germanophone. D’une jeunesse sans domicile fixe à la renommée littéraire: Lukas Bärfuss voit son parcours comme une survie providentielle. Dans une interview, il a raconté ce qu’il a ressenti quand, à 15 ans, il a découvert l’appartement abandonné. Tout, dit-il, réside dans l’ambivalence de cette situation: être libre et en même temps une proie facile. «Ainsi, c’est ma mère qui a fait de moi un écrivain, même si cela n’était certainement pas son intention.» Un récit fort, qui passe la Suisse au scalpel L’écrivain Lukas Bärfuss a connu une enfance précaire dans l’Oberland bernois. Dans son nouvel ouvrage autobiographique, «Königin der Nacht» [Reine de la nuit], il explore l’histoire de sa mère, qui ne l’a jamais aimé et qui, dans ses vieux jours, a émigré en République Dominicaine par pauvreté. Sans domicile fixe à l’adolescence, Lukas Bärfuss est aujourd’hui un écrivain renommé. Photo Keystone Königin der Nacht – ein kurzes Buch über meine Mutter. Lukas Bärfuss. Rowohlt Verlag, 2026 Revue Suisse / Octobre 2026 / N° 4 Portrait

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