À la recherche du passé enfoui dans les tréfonds des glaciers Entre anxiété et dynamisme: les jeunes et le débat politique La Suisse sonnée par le coup de massue tarifaire de Trump JUILLET 2025 La revue des Suisses·ses de l’étranger
SwissCommunity Legate und Erbschaften Damit die Fünfte Schweiz gehört wird. Mit einem Legat zugunsten der Auslandschweizer-Organisation (ASO) SwissCommunity unterstützen Sie langfristig die Rechte, Projekte und Hoffnungen unserer Landsleute auf der ganzen Welt. Ein Legat an die SwissCommunity ist ein Zeichen des Vertrauens, der Solidarität — und ein sinnstiftendes Vermächtnis. Unsere Partner: Was wäre, wenn Ihr Testament dazu beitrüge, die Schweiz auch jenseits ihrer Landesgrenzen lebendig zu halten? SwissCommunity Legs et succession Pour que la Cinquième Suisse ait toujours une voix. En mentionnant l’Organisation des Suisses de l’étranger (OSE) SwissCommunity dans votre succession, vous soutenez durablement les droits, les projets et les espoirs de nos compatriotes à travers le monde. Un legs à SwissCommunity, c’est un acte de confiance, de solidarité, et un héritage qui fait sens. Nos partenaires : Et si votre testament contribuait à faire vivre la Suisse ailleurs que sur son territoire ? La Suisse en poche SwissInTouch.ch L‘application pour la communauté des Suisses de l‘étranger swissintouch.ch Disponible exclusivement ici REVUE SUISSE À la recherche du passé enfoui dans les tréfonds des glaciers Entre anxiété et dynamisme: les jeunes et le débat politique La Suisse sonnée par le coup de massue tarifaire de Trump JUILLET 2025 La revue des Suisses·ses de l’étranger Lisez sur la plage. Profitez d’une version bien lisible de la «Revue Suisse», même en mode hors ligne, sur votre tablette ou smartphone. L’application pour ce faire est gratuite et sans publicité. Vous la trouverez en recherchant «Swiss Review» dans votre magasin d’applications. © pexels.com Les services consulaires partout, facilement accessibles depuis vos appareils mobiles Rio de Janeiro (2023) www.dfae.admin.ch © www.pexels.com
Mani Matter (1936–1972) est un chansonnier suisse inoubliable, dont la notoriété dépasse les frontières de l’espace germanophone. Il fait mouche aujourd’hui encore lorsqu’il chante nos «Hemmige», ces inhibitions ou empêchements humains qui nous limitent et dont voudrions nous défaire. Mais dans la dernière strophe de la chanson, les «Hemmige» prennent une nuance positive, Mani Matter espérant que l’humanité ne se défera pas de toutes ses inhibitions face à ce qui la menace. Ce texte n’a rien perdu de son actualité. On connaît moins la chanson où Mani Matter décrit l’immense ambition d’un artiste-peintre, qui, équipé d’un pinceau et d’un chevalet, veut immortaliser sur sa toile une vache à l’orée de la forêt, et créer ainsi un chef-d’œuvre inégalé. Le voici qui peint les arbres, le ciel et le pré avec des fleurs au premier plan. Mais quand il veut s’attaquer à la vache, celle-ci a disparu. Dérobée au regard de l’artiste. Le vrai sujet du tableau reste une tache blanche indéfinissable. Cette chanson pourrait accompagner notre tentative de décrire la manière dont le coup de massue tarifaire des États-Unis frappe la Suisse. On peut très bien en dépeindre le cadre, c’est-à-dire les relations particulières – du point de vue suisse – que le pays entretient avec les ÉtatsUnis, et les accusations injustifiées – du point de vue suisse aussi – de Donald Trump. Mais le vrai sujet du tableau n’a pas encore de contours clairs et, à la clôture de la rédaction de ce numéro, on ignore encore avec quelle dureté la politique douanière des États-Unis touchera réellement la Suisse. Lisez tout de même notre article à ce sujet (p. 14), car il explique pourquoi la Suisse a été aussi désemparée face aux annonces de Donald Trump concernant les droits de douane. Tandis que dans cette querelle commerciale, le cours de la bourse suisse s’agite parfois comme un feu follet, les glaciologues s’intéressent à un sujet figé depuis la nuit des temps. Ils extraient de longues carottes de glace des glaciers, car leurs profondeurs abritent les «souvenirs» d’un passé lointain: par exemple, des traces du climat d’il y a plusieurs milliers d’années et des informations sur son évolution. Nous vous présentons le travail de ces chercheurs (dès la p. 11), qui eux aussi, il est vrai, sont désormais en proie à une certaine agitation. Car le temps leur est compté: les glaciers fondent, et avec eux les secrets glacés du passé qu’ils renferment. MARC LETTAU, RÉDACTEUR EN CHEF 4 En profondeur La jeunesse suisse veut – et peut – se faire entendre en politique 9 Société Fronde politique contre les feux d’artifice bruyants 11 Nature et environnement Les glaciers fondent, et avec eux la mémoire du climat 14 Économie Les annonces douanières de Trump ont choqué la Suisse 18 Informations internes La «Revue» assemble un «puzzle» de la Cinquième Suisse 19 Reportage L’escalier le plus long du monde monte au sommet du Niesen Actualités de votre région 22 Littérature Elsie Attenhofer, une humoriste et dramaturge à la pensée profonde 24 Politique Deuxième tentative: la Suisse veut introduire une «identité électronique» 28 Nouvelles du Palais fédéral De retour en Suisse? Conseils pour entrer sur le marché du travail 30 Infos de SwissCommunity Élection électronique du CSE: premier bilan 35 Débat Le peintre est prêt, mais pas son sujet Photo de couverture: grotte glaciaire dans le glacier de Furgg à Zermatt (VS). Photo Imago La «Revue Suisse», magazine d’information de la Cinquième Suisse, est éditée par l’Organisation des Suisses de l’étranger. Photo Stéphane Herzog Revue Suisse / Juillet 2025 / N°3 3 Éditorial Table des matières
DENISE LACHAT Que désirent les jeunes dans une grande ville suisse très urbaine? À Zurich, par exemple, ils veulent des halles de gym ouvertes, des chantiers végétalisés, des rabais dans le domaine de la culture et des loisirs, de l’alimentation et des transports publics. Et ils ont de bonnes chances de voir leurs souhaits se réaliser. L’automne dernier, le parlement de la ville de Zurich a en effet approuvé sept «initiatives jeunesse». Désormais, c’est au gouvernement municipal d’agir: d’ici à l’automne 2026, il devra proposer une mise en œuvre concrète des propositions des jeunes. Zurich écoute la jeunesse L’initiative jeunesse est un instrument politique que la ville de Zurich a introduit avec le projet pilote «Euses Züri – Kinder und Jugendliche reden mit!» (Notre Zurich – les enfants et adolescents ont leur mot à dire!), La plupart des responsables politiques sont bien plus vieux que nous, et ne subiront pas les conséquences de leurs décisions actuelles aussi longtemps que nous.» Dans la ville de Thoune aussi, les jeunes peuvent déposer des initiatives jeunesse. Depuis 2014 déjà, les 13 à 18 ans peuvent proposer des projets au parlement municipal s’ils parComment les jeunes imaginent-ils leur avenir? De quoi rêvent-ils? Qu’est-ce qui les inquiète? En Suisse, on trouve des réponses à ces questions notamment là où les jeunes ont voix au chapitre politique. lancé en 2022. Son but est de permettre aux jeunes de soumettre des idées concernant la société aux milieux politiques. À cette fin, près de 90 jeunes de 12 à 18 ans se réunissent dans le cadre de «conférences jeunesse» pour préparer leurs initiatives en détail avec l’aide de parlementaires municipaux. Avant de les défendre devant le parlement. Ricarda Barman fait partie de ces jeunes. Cette élève du secondaire, âgée de 15 ans, a participé à la conférence jeunesse de l’an dernier et entend convaincre les responsables politiques de la nécessité de soutenir les propriétaires privés d’immeubles pour l’installation de panneaux solaires. «D’autres endroits ont plus urgemment besoin de pétrole et de gaz. Comme ces ressources ne sont pas renouvelables, il faut les gérer avec parcimonie», indique-t-elle à la «Revue Suisse». L’initiative jeunesse plaît à Ricarda Barman. «Le fait que nous, les jeunes, puissions faire entendre notre voix à Zurich est vraiment un progrès. La jeunesse suisse, entre anxiété et dynamisme ARYA KAYA s’est réfugiée en Suisse et a découvert, au «Conseil du futur U24», ce que participer au débat politique peut signifier. Aujourd’hui, elle pense être en mesure de changer la donne. Photo MAD Revue Suisse / Juillet 2025 / N°3 4 En profondeur
5 viennent à rassembler 40 signatures de personnes du même âge. À Zurich, les jeunes sont accompagnés par Julia Kneubühler. À la Fédération Suisse des Parlements des Jeunes (FSPJ), elle organise les conférences jeunesse sur mandat de la ville de Zurich. La FSPJ encourage la participation politique des jeunes aux trois niveaux de l’État suisse, communal, cantonal et national. Il y a environ dix ans, elle a créé la plate-forme numérique www.engage.ch, un outil important pour rassembler les besoins des jeunes. Cette plate-forme est utilisée par la ville de Zurich, mais aussi par le canton de Soleure, qui organise chaque année un «Jugendpolittag», ou journée politique pour les jeunes. La campagne «Red mit!» (Participe!) aura lieu pour la 18e fois en 2025. Qu’a-t-elle apporté? Une initiative lancée en 2023 a par exemple été soutenue par tous les partis politique l’an dernier au parlement cantonal, et a débouché sur la création d’une carte scolaire valable dans tout le canton et qui permet aux écoliers de bénéficier de tarifs réduits. Des milliers d’initiatives au Palais fédéral Depuis neuf ans, les adolescents et les jeunes adultes peuvent également se faire entendre au niveau national; ils ont déjà déposé des milliers d’initiatives au Palais fédéral. Chaque printemps, sous le titre «Change la Suisse!», la plate-forme www.engage. ch réunit les idées des 12 à 25 ans. De jeunes membres du Parlement suisse, issus de tous les horizons politiques, sélectionnent ensuite chacun une idée qu’ils souhaitent inscrire à l’agenda politique. Plus d’une centaine d’idées ont déjà été formulées avec leurs auteurs. Elles n’ont peutêtre pas apporté d’innovations révolutionnaires dans la politique suisse, mais la FSPJ est tout de même satisfaite. «Le fait que des jeunes participent activement au processus politique est déjà un succès. Et lorsque des idées se transforment en interventions politiques concrètes, c’est encore mieux. Car nous savons à quel point il est difficile, pour les parlementaires eux-mêmes, d’obtenir des avancées concrètes dans le processus politique suisse, qui est long et complexe», explique Fiona Maran, responsable de l’équipe des camEn haut: à Locarno, le Conseil du futur a élaboré une vingtaine de recommandations dans le domaine de la santé mentale. Photo Pro Futuris, Dimitri Brooks IREM DÖ NMEZ se bat pour la santé des jeunes au moyen de l’initiative jeunesse. Elle propose à la ville de Zurich d’introduire de nouvelles offres de prévention pour renforcer la santé mentale au niveau secondaire. Photo MAD Revue Suisse / Juillet 2025 / N°3
HANNAH LOCHER de l’Unicef Suisse cite des résultats d’études alarmants. Plus d’un tiers des 14 à 19 ans souffriraient de troubles anxieux modérés ou sévères ou d’une dépression. Photo MAD Causes et conséquences des maladies mentales Parmi les facteurs de risque des troubles mentaux frappant les enfants et les adolescents, l’Unicef cite la pauvreté, les addictions et la violence au sein des familles, la négligence affective durant l’enfance ou de mauvaises expériences faites pendant l’enfance, telles que le harcèlement scolaire. L’Unicef souligne qu’investir dans la prévention des maladies mentales est dans l’intérêt de toute la société, y compris du point de vue économique. La London School of Economics évalue à près de 58 milliards de dollars américains par an les pertes économiques liées aux troubles mentaux entraînant une incapacité de gain ou le décès de jeunes personnes. La santé mentale des jeunes est donc un sujet qui ne préoccupe pas que la Suisse, et pas seulement depuis la pandémie de Covid, comme la période au cours de laquelle les enquêtes mentionnées (voir texte principal) ont été réalisées pourrait le laisser penser. «La pandémie a pu être un déclencheur, mais le problème existait déjà auparavant», résume Hannah Locher, de l’Unicef Suisse et Liechtenstein. Le Covid l’a aggravé et l’a rendu visible. (DLA) pagnes d’engage.ch à la FSPJ. Elle cite l’exemple positif de la motion déposée par le conseiller national Lukas Reimann (UDC) à l’été 2022, qui demandait au Conseil fédéral d’encourager les séjours linguistiques des élèves en Suisse dans les quatre langues nationales. Le Conseil fédéral a rejeté la motion, mais le Conseil national l’a acceptée au printemps 2024. C’est à présent au tour du Conseil des États de se prononcer, et le destin de la motion n’est donc pas encore scellé. Une autre question lancée par les jeunes se penche sur la détection précoce du risque d’une réduction des rentes de vieillesse lorsque les cotisations à l’assurance sociale ne sont pas versées chaque année de manière ininterrompue. Car le problème se pose souvent au début de la sentent fatigués ou épuisés et se plaignent de la pression liée à la performance. Cette pression préoccupe aussi Irem Dönmez, élève du secondaire âgée de 15 ans. Elle défendra l’initiative jeunesse pour la santé psychique devant le parlement de la ville de Zurich. Ce sujet lui tient à cœur, car elle a été soumise à un «stress intense» lors du passage de la deuxième à la troisième année secondaire. «Nous devions effectuer de nombreux stages professionnels, avoir trouvé une place d’apprentissage jusqu’en août, maîtriser les matières habituelles et, à la fin, passer un test par jour pendant deux semaines.» Il est compréhensible que dans de telles situations, les nerfs soient mis à rude épreuve, surtout si des problèmes privés s’ajoutent à cela. L’élève souhaiterait que le corps enseignant fasse preuve de plus de compréhension pour ce fardeau émotionnel. Elle souligne que l’école secondaire devrait proposer aux élèves un lieu et des offres concrètes pour parler de leurs ressentis et de leurs problèmes. «Durant cette période difficile, on ne devrait pas tenir compte que des aspects scolaires», souligne Irem Dönmez. L’initiative jeunesse qu’elle a lancée demande donc à la ville d’octroyer un crédit pour des offres de prévention visant à promouvoir la santé mentale au niveau secondaire. Un sujet très urgent pour les jeunes La santé mentale des jeunes est le sujet de préoccupation du nouveau «Conseil du futur U24». Dans un sondage représentatif mené à l’échelle suisse, la question a été jugée très urgente. Le Conseil du futur est soutenu par la Société suisse d’utilité publique. Il se compose de 80 personnes âgées de 16 à 24 ans, résidant en Suisse, sélectionnées par un processus de tirage au sort en plusieurs vie professionnelle. Le conseiller national PLR Andri Silberschmidt a porté la question devant le Parlement, et le Conseil fédéral a pris position sur le sujet. «Des chiffres alarmants» sur la santé mentale Faire participer les jeunes aux débats, c’est leur montrer que leur avis compte, et c’est aussi faire œuvre de prévention: Hannah Locher, qui travaille pour l’Unicef Suisse et Liechtenstein, le Fonds des Nations Unies pour l’enfance, en est convaincue. Des études montrent qu’en Suisse, beaucoup d’enfants et d’adolescents ne vont pas bien. D’après une enquête réalisée en 2021 à l’initiative de l’Unicef Suisse et Liechtenstein auprès des 14 à 19 ans, 37 % des adolescents en Suisse présentent des signes modérés ou sévères d’un trouble anxieux et/ou d’une dépression. «Ces chiffres sont alarmants», note Hannah Locher, qui se réfère aussi à l’étude sur le stress de la fondation suisse Pro Juventute, réalisée de la fin de 2019 au début de 2020 auprès de plus de 1000 écoliers. Cette étude montre qu’un tiers des enfants et des adolescents en Suisse sont soumis à un stress élevé, se Revue Suisse / Juillet 2025 / N°3 6 En profondeur
des besoins, et la prévention est largement négligée sur le plan financier. Hannah Locher salue certes les «nombreuses offres à bas seuil proposées par exemple par les écoles, les clubs de sport, les associations de jeunesse ou le service psychologique dans les communes». Mais les différences cantonales sont importantes. «C’est un vrai patchwork, dit-elle. Nous aurions besoin d’une stratégie nationale pour proposer des offres répondant aux besoins des groupes cibles dans tout le pays.» Une offre est proposée par l’Unicef, qui décerne aux communes le label «amie des enfants». Il n’est pas spécialement axé sur la santé mentale, précise Hannah Locher, mais un espace public sain pour les enfants contribue également à la prévention. Assez pour faire bouger les choses? Il reste à savoir si l’implication des jeunes dans ce sujet qui les concerne au plus haut point pourra faire bouger les choses. Arya Kaya est persuadée que oui. De nombreux responsables politiques intéressés ont participé à la conférence de clôture du Conseil du futur U24, dit-elle, et elle-même est depuis régulièrement invitée à des congrès spécialisés. Elle étapes parmi les 20’000 personnes contactées. La composition du Conseil est aussi représentative que possible de la population suisse et comprend donc aussi des étrangers, qui n’ont d’ordinaire pas voix au chapitre politique en Suisse. Arya Kaya, une Kurde de 24 ans, a participé à la conférence en 2023 et ne cache pas son enthousiasme: «J’ai fui la Turquie pour me réfugier en Suisse, j’étais seule, sans réseau social. Et là, on m’a donné, à moi, une étrangère, l’opportunité de donner mon avis!» Lors de trois week-ends d’ateliers, plus de 30 questions ont été traitées et, finalement, 18 recommandations ont été formulées à l’intention des milieux politiques suisses. Le Conseil a notamment demandé la création d’une base légale qui permettrait à la Confédération d’agir de manière coordonnée en faveur de la santé mentale des jeunes au niveau national, un monitoring et un accent sur la prévention. Les exigences du Conseil du futur recouvrent dans une large mesure celles de l’Unicef. Pour Hannah Locher, le problème n’est pas seulement dû à la pénurie de spécialistes, mais surtout à des lacunes structurelles: la formation de psychiatres pour enfants et adolescents n’est pas assez encouragée, l’offre de soins n’est pas planifiée en fonction s’est notamment exprimée devant 600 spécialistes lors d’un grand événement. «Nos propositions ne sont pas faites pour être remisées dans un tiroir», insiste-t-elle. Aujourd’hui, elle estime être en mesure de changer la donne en diffusant les recommandations du Conseil du futur dans son réseau, qui grandit à vue d’œil. La jeune femme parle aujourd’hui très bien l’allemand, a mis sur pied le «Centre Conseil du futur U24» avec 29 autres «conseillers du futur» motivés et a commencé des études de psychologie à l’université de Zurich. Cependant, tous les jeunes en Suisse n’ont pas l’envie ou l’énergie de s’engager en politique. Pour eux, les offres à bas seuil proposées par des jeunes sont essentielles. En fait partie, par exemple, le «ZETA Movement», qui est porté par des personnes ayant souffert de problèmes psychiques. Les actuels ambassadeurs du mouvement décrivent leur objectif ainsi: «Pour nous, la génération Z devrait être la dernière à souffrir de la stigmatisation, du silence et de la discrimination causés par la santé mentale et la première à être un catalyseur de changement et à transformer radicalement son attitude.» Pour en savoir plus: Plate-forme en ligne engage.ch: www.engage.ch/fr Initiatives jeunesse zurichoises: www.engage.ch/euses-zueri Journée politique pour les jeunes à Soleure: www.engage.ch/jugendpolittag Le Conseil du futur U24: www.conseilfutur.ch Étude de l’Unicef Suisse et Liechtenstein (2021): www.revue.link/unicef3 Sondage de l’Unicef sur la santé mentale (dans le monde, en anglais): www.revue.link/uniceffr Étude sur le stress de Pro Juventute: www.revue.link/stresspj JULIA KNEUBÜHLER accompagne les jeunes qui veulent se faire entendre en politique. Elle est responsable des conférences jeunesse organisées sur mandat de la ville de Zurich. Photo MAD FIONA MARAN dirige la campagne engage. ch à la Fédération Suisse des Parlements des Jeunes. Pour elle, le fait que des jeunes participent activement au processus politique est déjà un succès. Photo MAD Revue Suisse / Juillet 2025 / N°3 7
Une avalanche d’éboulis et de glace détruit intégralement le village valaisan de Blatten Blatten, village de montagne du Lötschental, n’existe plus. Il a été détruit par l’avalanche d’éboulis et de glace qui, le 28 mai 2025, a dévalé de la montagne, entraînant dans son sillage des débris d’un volume estimé à 10 millions de mètres cubes. Les parties du village qui n’ont pas été ensevelies ont été inondées les jours suivant l’avalanche, l’immense cône d’éboulis ayant bouché la rivière Lonza. La destruction de Blatten bouleverse la Suisse en raison de l’ampleur de l’événement naturel et de sa dynamique pareille à nulle autre, mais aussi des questions que cela suscite sur l’habitabilité à long terme des régions alpines. Deux semaines avant la destruction de Blatten, les signes d’un possible effondrement de la montagne se sont multipliés: le flanc du Petit Nesthorn – qui culminait à 3342 mètres avant la catastrophe – s’est mis à s’effriter. Des débris et des blocs de roche sont tombés sur le glacier du Birch, situé en contrebas. Lui-même instable, celui-ci était sous surveillance depuis 1993. Après une première coulée torrentielle de moindre importance, mais surtout en raison des mouvements incessants de la roche et du glacier, les autorités ont décidé d’évacuer tous les habitants de Blatten le 17 mai. Ce qui s’est produit ensuite est un phénomène dont la forme et la gravité sont sans égales dans les Alpes: les éboulis et la roche tombés sur le glacier ont exercé une telle pression sur lui que l’eau de fonte s’est accumulée. En quelques jours, le glacier s’est mis à glisser de plus en plus rapidement vers le bas, progressant même de dix mètres par jour à la fin. L’après-midi du 28 mai, une grande partie du glacier du Birch s’est effondrée avec les roches qui l’avaient recouvert, se muant en une masse de glace et d’éboulis qui a progressé de plus en plus rapidement et qui, finalement, a atteint le village de Blatten et l’a détruit. Aucun travail de sauvetage, comme le pompage du lac qui est apparu derrière le barrage de décombres, n’a pu être mené au début: d’une part, plusieurs centaines de milliers de mètres cubes de roche du Petit Nesthorn menaçaient encore de s’effondrer. D’autre part, la coulée d’éboulis qui a déferlé est remontée si haut sur la paroi d’en face qu’elle risquait de retomber en arrière. À la clôture de la rédaction de ce numéro de la «Revue Suisse», on ignorait encore comment l’événement se terminerait. De plus, la discussion autour des causes de cet effondrement ne fait que commencer. Les experts affirment qu’il est lié au changement climatique, mais on ne sait pas encore dans quelle mesure différents facteurs y ont contribué. Parmi eux: le dégel de la zone de pergélisol au-dessus du glacier et la fonte du glacier lui-même, qui a privé les flancs de la montagne d’un appui. (MUL) www.swissinfo.ch publie des informations régulières sur l’évolution de la situation au Lötschental (terme de recherche: Blatten) Zoë Më Elle a représenté le pays hôte, la Suisse, au Concours Eurovision de la chanson de cette année. En effet, le plus grand concours de musique au monde s’est tenu en mai à Bâle, après la victoire de Nemo l’an dernier, marquant le retour en Suisse de la manifestation pour la première fois depuis 37 ans. Âgée de 25 ans, Zoë Më a livré sans trembler sa prestation devant 170 millions de téléspectateurs, et sans scénographie spectaculaire. La mise en scène au minimalisme assumé de sa ballade poétique, intitulée «Voyage», misait entièrement sur la magie ensorcelante de sa voix. Avec cette chanson chantée en français, Zoë Më a invité le public à un «voyage émotionnel pour plus d’humanité». Sa prestation authentique a convaincu le jury, mais pas le public de l’Eurovision, qui préfère les shows spectaculaires. La Suissesse a tout de même réussi à se classer dixième sur 26 finalistes. «Voyage» lui a en outre fait gagner le prix de la meilleure composition parmi tous les pays participants. Du reste, la chanson du candidat autrichien, qui a remporté l’Eurovision de cette année, a elle aussi un petit côté suisse: le producteur de «Wasted Love», du chanteur d’opéra JJ, est en effet le Zurichois Pele Loriano, qui avait déjà été l’artisan de la victoire de Nemo en 2024 avec «The Code». Pour Zoë Më, de son vrai nom Zoë Kressler, le voyage musical qu’elle a commencé dans son enfance continue: elle a écrit ses premières chansons à dix ans, alors encore en allemand. Née à Bâle, la Suissesse a tout d’abord grandi en Allemagne, avant que sa famille ne vienne s’installer dans le canton bilingue de Fribourg en 2009. C’est là que Zoë est tombée amoureuse de la langue française. Depuis, elle se sent comme une bâtisseuse de ponts entre les différentes langues et cultures (www.revue.link/zoe). THEODORA PETER Revue Suisse / Juillet 2025 / N°3 8 Sélection Nouvelles
SUSANNE WENGER Les Suisses de l’étranger s’en souviennent: les fusées, vésuves et pétards sont aussi indissociables du 1er août que la moutarde de la saucisse au gril. Depuis quelques années, la pyrotechnie fleurit aussi à la Saint-Sylvestre. Près de 2000 tonnes de feux d’artifice sont brûlés chaque année, soit le double d’il y a 20 ans, selon une étude de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) datant de 2014. Et on trouve près de 600 pièces d’artifice différentes dans le commerce. Pour Linda Feller, propriétaire du magasin spécialisé bernois «Stärnehimu» («ciel étoilé» en suisse alémanique), «les feux d’artifice sont l’expression de la joie de vivre». Comme pour toute tradition, certains y sont plus attachés que d’autres, nuance-t-elle. Certes, avant et après les jours fériés, les détonations dérangent, mais «très nombreux» sont ceux qui apprécient le spectacle. Aux fêtes nationales locales, aux mariages ou aux anniversaires, les feux d’artifice créent «des moments inoubliables». Mais les amateurs et les vendeurs sont sous pression: de plus en plus de communes limitent les feux d’artifice ou les interdisent. Dans les Grisons, une commune sur trois les a proscrits ces dernières années, notamment Davos, Pontresina et Saint-Moritz. L’objectif? Protéger les animaux et la nature. «Panique» chez les animaux Et tout le pays pourrait bientôt en faire autant. En novembre 2023, un comité a déposé l’initiative populaire «pour une limitation des feux d’artiFeux d’artifice: une joie et un stress Le 1er août, jour de la fête nationale suisse, les feux d’artifice fleurissent. S’ils plaisent à certains, ils sont aussi de plus en plus critiqués, car ils affectent les animaux, les êtres humains et l’environnement. Une initiative populaire veut interdire l’utilisation de feux d’artifice bruyants par les particuliers. fice». Signée par plus de 137’000 personnes, elle exige l’interdiction de la vente et de l’utilisation des feux d’artifice bruyants. Les pièces silencieuses, comme les pains de sucre, les allumettes bengales et les chandelles romaines, resteraient autorisées, tout comme la pyrotechnie professionnelle – soumise à une autorisation officielle – dans les événements suprarégionaux. Les auteurs de l’initiative sont des particuliers. Mais des organisations comme la Protection suisse des animaux (PSA), BirdLife Suisse, la Ligue suisse contre le bruit, Pro Natura et la Fondation Franz Weber la soutiennent aussi. «Les feux d’artifice bruyants créent peur et panique chez les animaux domestiques, de rente et sauvages», explique Simon Hubacher, de la PSA. Les détonations soudaines Une boule de feu multicolore suivie d’une détonation: c’est surtout le bruit que vise l’initiative populaire qui exige la limitation des feux d’artifice privés. Les feux d’artifice publics, comme celui-ci à Nyon en 2022, resteraient autorisés. Photo Keystone 9 Société
une enquête réalisée en 2024 par l’institut de recherche gfs.bern, près de 70 % des Suisses la soutiendraient, surtout en raison des nuisances sonores. Les adversaires du projet, quant à eux, estiment qu’une interdiction serait exagérée. Le contre-projet n’est pas encore prêt et les partis n’ont pas pris position. L’Union suisse des arts et métiers dénonce une «culture de l’interdiction», qui priverait les enfants d’une tradition et serait dommageable pour les PME. «Branche menacée» «L’initiative menace toute une branche», affirme la commerçante Linda Feller. Sans les recettes liées à la vente de feux d’artifice, nombre de petits détaillants seraient au bord de la faillite. Les initiants notent que la Suisse produit surtout des vésuves, qui ne seraient pas concernés. La plupart des pièces d’artifice sont importées de Chine. Le comité d’initiative se dit ouvert à un contre-projet «pertinent». Reste à savoir si celui-ci sera suffisant. Simon Hubacher, de la PSA, estime l’initiative raisonnable, puisqu’elle tolère les pièces silencieuses et les grands feux d’artifice officiels mais aussi les shows de lasers et de drones et les feux de montagne traditionnels. «Les pétards privés n’ont rien à voir avec la tradition.» Simon Hubacher évoque un autre sondage, réalisé en 2024: la majorité des sondés déclarent apprécier le spectacle des feux d’artifice, mais la plupart n’en achètent jamais, ou rarement, et surtout des pièces silencieuses. Ce qui va dans le sens de l’initiative. Si celle-ci n’est pas retirée en faveur d’un contre-projet convenable, ce sera au peuple de décider, probablement en 2026, s’il souhaite mettre une sourdine aux feux d’artifice bruyants en Suisse. les stressent beaucoup, et les animaux de rente se blessent en tentant de s’enfuir. Les chiens souffrent tant que leurs propriétaires doivent les emmener ailleurs ces jours-là. Un danger pour les êtres humains Le bruit affecte aussi les personnes, en particulier si elles sont âgées ou psychologiquement fragiles, disent les initiants. Le volume sonore des feux d’artifice est limité par la loi à 120 décibels. Par comparaison: un marteau-piqueur atteint 100 décibels. Les feux d’artifice causent en outre des accidents et des incendies. Entre 2018 et 2022, le Bureau de prévention des accidents a enregistré quelque 200 accidents par an à la fête du 1er août, surtout des brûlures et des lésions auditives, souvent causés par la distraction, l’imprudence et les bricolages «maison». Le 31 décembre dernier, un homme de 46 ans est mort dans le canton de Lucerne en manipulant un système de mise à feu de pétards. Et en Valais, une fille de 14 ans a été grièvement blessée par l’explosion d’un engin pyrotechnique en pleine foule. Les initiants évoquent aussi les problèmes environnementaux: plus d’une tonne de déchets sont abandonnés chaque année, et la charge en particules fines – issues de la combustion des pièces d’artifice, comme le dioxyde de carbone, notamment – augmente. D’après l’étude de l’OFEV, la valeur limite journalière de particules fines est «souvent dépassée» le 1er août et le 31 décembre. Sur l’année entière, les feux d’artifice ne représentent toutefois que 2 % des émissions totales de particules fines. Les autorités conseillent aux personnes âgées ou souffrant d’une maladie respiratoire ou cardiovasculaire de se tenir à distance des feux d’artifice. Le Parlement se penche sur un contre-projet L’initiative est en cours d’examen à Berne. Le Conseil fédéral recommande de la rejeter, arguant qu’une réglementation nationale est inutile puisque les cantons et les communes peuvent déjà légiférer. Mais le Parlement est prêt au compromis. En janvier et avril 2025, les commissions d’examen préalable des deux Chambres ont approuvé l’élaboration d’un contre-projet indirect: pour elles, le souci de protéger les personnes et les animaux contre le bruit est «justifié». Le contre-projet vise à interdire les pétards dénués d’effets visuels dans la loi sur les explosifs. Cette volonté de compromis estelle aussi liée aux sondages qui donnent l’initiative gagnante? D’après La jeune équipe au sol en pleins préparatifs lors du lancement de la fusée. Un moment risqué: le jour de la fête nationale, près de 200 accidents liés aux feux d’artifice sont enregistrés chaque année. Photo Keystone www.feuerwerksinitiative.ch/fr/ Revue Suisse / Juillet 2025 / N°3 10 Société
THEODORA PETER Dans les Alpes, le réchauffement climatique met les glaces éternelles à toujours plus rude épreuve. En Suisse, les glaciers ont perdu près de 40 % de leur volume depuis l’an 2000, et ils ont même vu 10 % de leur glace fondre rien qu’en 2022 et 2023, des années au climat extrême. Une fonte qui s’est poursuivie à l’été 2024, bien que les chutes de neige aient été exceptionnellement abondantes au cours de l’hiver précédent. Pour alerter le monde sur la gravité de la situation, les Nations Unies ont fait de 2025 l’Année internationale de la préservation des glaciers. C’est que le temps presse: si l’on ne parvient pas à stabiliser la hausse mondiale des températures à moins de 2 °C, les glaciers suisses pourraient avoir disparu d’ici à la fin du siècle. Cependant, même avec une protection climatique efficace, la Suisse aura perdu les trois quarts de sa masse glaciaire actuelle d’ici 2100. Ainsi fondra aussi la possibilité de préserver, pour la science, l’histoire environnementale que stockent les glaciers. Car les couches de glace profondes, qui ont plusieurs milliers d’années, renferment des traces chimiques et biologiques qui montrent comment le climat a évolué au fil du temps et à Les glaciers fondent, et avec eux la mémoire du climat Non seulement les glaciers stockent d’immenses quantités d’eau, mais leurs couches de glace racontent aussi l’histoire du climat d’époques révolues. Pour sauver ces archives menacées de disparition, des chercheurs rassemblent des carottes de glace dans le monde entier, et notamment en Suisse. quelles influences environnementales l’humanité a été exposée à différentes époques. Une «carothèque» pour la postérité Lancé il y a dix ans, le projet «Ice Memory» s’est donné pour mission de mettre en sûreté des carottes de glace extraites de glaciers particulièrement menacés avant qu’il ne soit trop tard. Thomas Stocker, physicien suisse du climat, fait partie des promoteurs de cette initiative franco-italo-suisse, également soutenue par l’UNESCO, et conseille la fondation Comme au milieu de nulle part: le campement de l’équipe de recherche au cœur des glaces plus tellement éternelles du Lyskamm, dans le massif du mont Rose. Photo Riccardo Selvatico, Ice Memory Foundation Revue Suisse / Juillet 2025 / N°3 11 Nature et environnement
Deux forages ont même réussi à atteindre le socle rocheux, à plus de 80 mètres de profondeur. Ces échantillons sont particulièrement impressionnants: ils racontent l’histoire climatique et environnementale d’il y a 10’000 ans et constituent ainsi la glace la plus ancienne des Alpes. À l’automne 2023, sur le Lyskamm voisin, un autre forage a atteint 100 mètres de profondeur. Mais cette glace est nettement plus récente, puisqu’elle aurait entre 150 et 200 ans de moins. En tout, 20 carottes prélevées sur des glaciers menacés du monde en- «Ice Memory» en matière de stratégie. «Nous devons préserver cet héritage pour les générations suivantes», notet-il. À cette fin, des archives vont voir le jour en Antarctique. Cette «carothèque» abritera l’une des deux carottes de glace toujours prélevées au même endroit, tandis que l’autre exemplaire servira à la recherche actuelle. L’objectif est de permettre aux futures générations de chercheurs, avec les nouvelles méthodes dont elles disposeront, d’en apprendre encore plus sur l’histoire climatique et environnementale de la planète. La construction de la caverne de glace d’«Ice Memory» en Antarctique débutera, selon Thomas Stocker, à la fin de 2025 sur le site de la base de recherche internationale Concordia, où une carotte de glace de plus de 1,2 million d’années a récemment été extraite avec la participation de la Suisse (voir encadré). Retracer la pollution de l’air Tandis que les forages effectués en Antarctique permettent de comprendre les dynamiques de périodes glaciaires très anciennes, l’extraction de carottes dans les glaciers est intéressante pour d’autres raisons: «Ces informations sont uniques parce ments historiques comme les essais nucléaires des années 1960. Il reste peu de temps pour sauver ces archives. «La Suisse, et en particulier l’arc alpin, sont confrontés à un réchauffement conséquent depuis dix ans», note l’expert du climat. Les changements se sont accélérés surtout ces quatre dernières années. «La conséquence, pour les glaciers, est que l’eau de fonte pénètre dans les couches plus profondes et efface les traces climatiques.» C’est ce qu’a constaté «Ice Memory» lors d’une expédition réalisée en 2020 au glacier de Corbassière, sur les hauteurs du Grand Combin, dans le canton du Valais. Tandis que le premier forage, en 2018, avait encore montré des résultats stables, un forage comparable réalisé deux ans plus tard révélait les symptômes d’une fonte avancée du glacier. Les traces avaient été effacées. Autrement dit, le glacier de Corbassière ne peut plus servir d’archive climatique. De la glace vieille de 10’000 ans au mont Rose Une expédition menée ultérieurement dans le massif du mont Rose, à la frontière italo-suisse, a eu plus de chance. En 2021, elle a pu prélever plusieurs carottes de glace bien conservées sur la selle glaciaire du col Gnifetti, à 4500 mètres d’altitude. qu’elles proviennent de régions plus peuplées, où la pollution de l’air est plus importante qu’en Antarctique», explique Thomas Stocker. Elles servent, par exemple, à retracer l’impact de l’industrialisation sur la qualité de l’air et le climat. La glace contient aussi des traces d’événeLe fragment d’une carotte de glace mise au jour au Lyskamm montre des inclusions d’un passé lointain. Photo de droite: l’équipe à l’abri dans la tente de forage. Photos Riccardo Selvatico, Ice Memory Foundation Page de droite: les carottes de glace extraites en Antarctique sont sciées en tronçons pour être mises à la disposition des chercheurs, notamment à Berne. Photo MAD D’après Thomas Stocker, les forages dans les Alpes sont particulièrement importants parce que leurs glaciers conservent des traces de l’évolution de la civilisation. Photo Université de Berne Revue Suisse / Juillet 2025 / N°3 12 Nature et environnement
Sans protection climatique efficace, les glaciers pourraient disparaître d’ici l’an 2100. La carotte de glace la plus ancienne du monde est en route pour Berne En Antarctique, une équipe de recherche européenne a réussi, au début de 2025, à effectuer un forage à 2800 mètres de profondeur, jusqu’à la roche primitive. Cette carotte de glace continue fournit des informations inédites sur plus de 1,2 million d’années d’histoire climatique. Les premières analyses montrent qu’un mètre de glace contient, sous forme comprimée, plus de 13’000 ans de données climatiques. L’université de Berne participe elle aussi au projet «Beyond EPICA», financé par l’UE. Son département de physique climatique et environnementale est spécialisé dans l’analyse des gaz à effet de serre présents dans les bulles d’air que renferme la glace. «Nos analyses débuteront en automne», se réjouit Hubertus Fischer. Ce physicien du climat espère faire de nouvelles découvertes sur le cycle des périodes glaciaires. «Il y a 1,5 million d’années, une période glaciaire se produisait tous les 40’000 ans; ensuite, ce cycle s’est ralenti à 100’000 ans.» Les chercheurs veulent découvrir pourquoi, sachant que les gaz à effet de serre sont «les suspects ordinaires», note Hubertus Fischer. «Mieux comprendre le système climatique du passé nous permettra de prédire l’avenir avec plus de précision.» Une chambre frigorifique à -50°C La précieuse marchandise arrivera à Berne au cours de l’été. Pour l’accueillir, l’Université de Berne a construit une chambre frigorifique atteignant une température de -50°C. Jusqu’ici, Berne pouvait stocker des échantillons de glace à -25°C. «Mais pour certaines mesures, il faut les entreposer dans un endroit très froid afin d’éviter toute altération», explique le scientifique. Une alimentation électrique de secours assure la chaîne du froid en cas de black-out. En Antarctique, les chercheurs ont scié la carotte de glace en tronçons d’un mètre avant de les envoyer par bateau en Italie via l’Atlantique et la mer Méditerranée. La glace a donc traversé, à -50°C, des latitudes tropicales aux températures élevées. Puis elle a été acheminée par voie terrestre jusqu’au port de Brême, au nord de l’Allemagne, où les échantillons ont été «filetés» dans le laboratoire glaciaire de l’institut Alfred Wegener avant d’être envoyés aux instituts de recherche participant au projet, et notamment à Berne. (TP) www.beyondepica.eu tier seront mises en sûreté en 20 ans dans le cadre d’«Ice Memory»: dans les Alpes, mais aussi en Norvège, dans le Caucase, dans les Andes sud-américaines ou encore dans l’Himalaya. En 2022, une expédition prévue au Kilimandjaro s’est heurtée aux obstacles administratifs infranchissables des autorités tanzaniennes. Le plus haut sommet d’Afrique abrite le dernier glacier existant sur ce continent, qui pourrait partir en vapeur au cours des prochaines décennies déjà. www.ice-memory.org Revue Suisse / Juillet 2025 / N°3 13
CHRISTOF FORSTER La consternation provoquée par l’annonce des droits de douane en provenance des États-Unis se lisait sur les visages de la délégation du Conseil fédéral. Début avril, la présidente de la Confédération, Karin Keller-Sutter, et le ministre de l’économie, Guy Parmelin, ont fait part de la réaction du gouvernement devant les médias: aucune contre-mesure directe ne serait prise. La veille, dans un show orchestré dans la roseraie de la Maison-Blanche, le président des États-Unis, Donald Trump, avait annoncé qu’il imposerait l’exorbitant tarif douanier de 31 % sur les importations en provenance de Suisse, à l’exception – pour le moment – des produits pharmaceutiques. La raison invoquée? Des méthodes commerciales inéquitables et des manipulations monétaires. Ce qui a encore aggravé le choc, en Suisse, est le fait que sur le Vieux Continent, c’est la Suisse (et le Liechtenstein) qui a été frappée le plus durement en avril, la taxe sur les marchandises européennes ayant été fixée à 20 %. Pourtant, la Suisse croyait que le président américain ne pensait aucun bien de l’Union européenne et que la Suisse, au contraire, faisait figure d’exception. Cette croyance au «Sonderfall» suisse a explosé en mille morceaux. Il est vrai que la Suisse s’est longtemps pensée à l’abri, espérant échapper à ces tarifs douaniers astronomiques. Les motifs étaient vite trouvés: la Suisse ne prélève presque aucun droit de douane sur les produits importés des États-Unis. Certes, l’excédent de la balance commerciale est relativement élevé, surtout en raison des produits pharmaceutiques que la Suisse exporte aux États-Unis. Mais le commerce de services doit aussi être pris en considération, pensait Berne. Et là, les États-Unis ont clairement une longueur d’avance. De plus, les entreprises suisses réalisent des investissements colossaux outre Atlantique: la Suisse arrive en sixième position. Vus comme cela, les droits de douane imposés à la Suisse relèvent «presque de l’accident de parcours», a déclaré une représentante de la Confédération quelque peu perplexe devant les médias. Une bonne entente durant le premier mandat L’entente relativement harmonieuse entre Berne et Washington durant le premier mandat de Donald Trump a sans doute contribué à cet optimisme. Quelques semaines encore avant la douche froide de l’annonce douanière, l’entrepreneure et conseillère nationale UDC Magdalena MartulloBlocher affirmait que Trump aimait la Trump et la Suisse: droits de douane, dispute et sororité Longtemps, la Suisse s’est imaginée à l’abri. Le coup de massue tarifaire de Donald Trump l’a atteinte d’autant plus violemment. Le gouvernement s’est montré choqué et déçu de sa «république sœur». Suisse, et qu’un accord de libreéchange serait bientôt signé avec les États-Unis. Et le conseiller fédéral Albert Rösti, peu avant l’élection américaine, confiait à des gymnasiens que personnellement, il penchait plutôt pour Trump. L’histoire montre toutefois que l’affaire des tarifs douaniers pourrait bien être davantage qu’un accident de parcours. La Suisse a toujours cru avoir une relation particulière avec les États-Unis. Mais elle se fait régulièrement rabrouer. Elle aime à se voir comme une «république sœur»: Trump n’a-t-il pas lui-même affirmé que la Suisse était une «sister republic»? Cette vision est vraie si l’on se penche sur l’histoire institutionnelle des deux pays, qui s’est développée presque en parallèle. Lorsque les États-Unis, en 1776, se sont dotés Le document qui a choqué la Suisse: dans la liste des pays frappés par des droits de douane punitifs, présentée par Donald Trump le 2 avril 2025, la Suisse figure dans le «groupe de tête». Photo Keystone Revue Suisse / Juillet 2025 / N°3 14 Économie
lement s’apercevoir que la Suisse a des cartes dans son jeu. En tout cas, cette dernière fait désormais partie d’un groupe de 15 pays avec lesquels Washington veut conclure un accord commercial en priorité. Dans ces négociations, Berne pourrait par exemple faire miroiter d’autres investissements directs d’entreprises suisses aux États-Unis, pour une valeur de près de 150 milliards de francs. Dont près de la moitié viendrait de Novartis et de Roche. Marge de manœuvre pour les avocats et les amandes La Suisse pourrait aussi s’assurer du goodwill américain par une collaboration accrue dans la mise en place du système d’apprentissage aux États-Unis. Trump lui-même a récemment annoncé une initiative pour la formation professionnelle. Néanmoins, les négociations porteront sur les droits de douane, les obstacles non tarifaires au commerce tels que les contingents, les subventions, les impôts et le commerce de marchandises. Karin Keller-Sutter souhaite faire lever intégralement les «droits de douane de base», qui, malgré leur report, restent en vigueur sur toutes les importations. Mais le Conseil fédéral ne pourra sans doute pas éviter quelques concessions sur le terrain agricole. Il a indiqué qu’une marge de manœuvre existait pour des produits comme les amandes ou les avocats, que la Suisse ne produit pas. La prochaine étape sera une déclaration d’intention commune, qui n’avait pas encore été publiée à la clôture de la rédaction, à la fin de mai. Les négociations débuteront ensuite. Cependant, vu les nombreux revirements et surprises en provenance de la Maison-Blanche, cette feuille de route est aussi à prendre avec des pincettes. d’une nouvelle Constitution, ils se sont notamment inspirés de penseurs suisses. Plus tard, quand la Suisse est devenue un État fédéral, elle a repris à son compte d’importants principes américains, des droits de l’homme au système parlementaire bicaméral. Toutefois, ces similitudes dans la conception de l’État et de sa responsabilité ne jouent en réalité aucun rôle dans les moments difficiles. Là, les États-Unis misent sans indulgence sur la loi du plus fort pour imposer leurs intérêts. Cela commence immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, quand Washington presse la Suisse de verser des dédommagements pour ses liens avec l’Allemagne nazie. Dans les années 1990, la Suisse est clouée au pilori en raison des fonds en déshérence et de l’or volé à l’époque nazie. Sous une forte pression internationale, l’UBS et CS acceptent de dédommager les victimes de l’Holocauste ou leurs descendants à hauteur de 1,25 milliard de dollars. En matière de secret bancaire aussi, la Suisse a senti souffler sur elle le vent furieux de l’influence états-unienne. En 2008, elle a dû l’assouplir et livrer le nom de milliers de fraudeurs fiscaux présumés aux autorités américaines. Keller-Sutter téléphone à Trump La Suisse s’est toujours arrangée avec la pression exercée par sa grande sœur d’outre-Atlantique. Il pourrait en aller de même dans la brouille au sujet des tarifs douaniers. Actuellement, les États-Unis sont le plus grand pays d’exportation de la Suisse, devançant même l’Allemagne. Et si Berne n’a tout d’abord eu accès qu’à des figures de second plan à Washington, aujourd’hui la liaison avec la Maison-Blanche est établie. La présidente de la Confédération, Karin Keller-Sutter, a téléphoné à Donald Trump pour lui proposer des solutions face à ce litige commercial. Peu après, ce dernier a déclaré suspendre pour 90 jours les droits de douane annoncés pour tous ses partenaires commerciaux. Malgré les rapports de force inégaux entre les deux pays, la Suisse ne veut pas passer pour une quémandeuse vis-à-vis de Trump, qui s’est déjà gaussé des politiciens étrangers venant mendier un deal. Le président ne reconnaît que la force, il méprise la faiblesse. La Suisse a ses atouts. Les entreprises suisses sont au quatrième rang des investisseurs étrangers dans la production industrielle, et même au premier dans la recherche et le développement. Les responsables politiques ont également envisagé à haute voix de casser le contrat relatif aux avions de combat signé avec les États-Unis. Depuis, les États-Unis semblent égaGuy Parmelin, ministre de l’économie, et Karin Keller-Sutter, présidente de la Confédération, au lendemain des annonces douanières. Leur expression reflète la consternation qui règne à Berne. Photo Keystone «Liberation Day»: tel est le nom donné par Donald Trump au jour des annonces douanières. Après avoir rudoyé la Suisse, il se dit aujourd’hui prêt à discuter. Photo Keystone Revue Suisse / Juillet 2025 / N°3 15
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