Revue Suisse 1/2026

La Suisse vote sur sa radiotélévision: Que va devenir l’ancien «feu de camp de la nation»? En quoi la guerre en Ukraine impacte-t-elle la Suisse? Le débat sur l’armement et la neutralité s’enflamme Rudi Berli, le seul conseiller national à représenter la Cinquième Suisse au Parlement La revue des Suisses·ses de l’étranger FEVRIER 2026

Offrez un morceau de Suisse ! Nos camps d’été et d’hiver permettent aux jeunes Suisses et Suissesses de l’étranger de se reconnecter à leur pays, entre aventure, amitié et expériences inoubliables. Réussir son expatriation commence par la planification. Vous projetez de quitter la Suisse? Avec Soliswiss, nous organisons une session d’information le 14 avril 2026 à 17.30 heures à Zurich pour répondre à toutes vos questions. Pour vous inscrire, il vous suffit d’utiliser le code QR ci-dessous: 11235250010_Inserat_Auswanderung_210x146_UC_DFIE_RZ-02.indd 2 13.01.26 13:54

Avant, on allumait la télé, et toute la Suisse était devant son poste. Pour suivre une émission radio, un divertissement du samedi soir ou la retransmission d’une course de ski, la SSR était notre «feu de camp» commun. Aujourd’hui, ce feu brûle encore, mais derrière les écrans mobiles. Nous consommons les médias en route, en passant et dans des univers complètement séparés. Le débat actuel sur la Société suisse de radiodiffusion et télévision (SSR), entreprise de service public, échauffe les esprits. L’initiative «200 francs, ça suffit!» exige une nette baisse de la redevance de radiotélévision payée par les citoyens, qui réduirait de près de moitié le budget de la SSR (voir p. 4 et ss). Or, celle-ci se trouve déjà au coeur de la plus grande restructuration de son histoire: 900 postes biffés, structures rationalisées, offre ajustée – avec des conséquences aussi sur la Cinquième Suisse. Nous sommes tous au cœur de ce débat: une communauté à la recherche de repères, tandis que les algorithmes dispersent notre attention et que les intelligences artificielles hallucinent. Les jeunes évoluent naturellement dans les univers numériques, mais rarement accompagnés. Comment améliorer leurs compétences médiatiques et comment trouver encore, dans ce flux d’informations, des contenus de bonne qualité? Peut-être le «feu de camp de la nation» n’est-il pas éteint. Aujourd’hui, il brûle sous la forme d’un podcast dans une poche de pantalon, d’un stream live dans le train, d’un bruit de fond en cuisine. Mais une chose demeure: le souhait d’informations dignes de confiance et d’histoires qui nous réunissent. Et c’est exactement ce que j’espère vous offrir à l’avenir en tant que nouveau rédacteur en chef. Car sans la «Revue Suisse», je ne serais pas qui je suis. Durant ma jeunesse à l’étranger, la «Revue» était quasiment mon seul lien avec le pays de mon père. J’admire d’autant plus le travail exceptionnel effectué par mon prédécesseur, Marc Lettau. La «Revue Suisse» se dote également d’un nouveau graphiste en la personne de Roman Häfliger. Lisez et regardez des médias sérieux. WALTER SCHMID, RÉDACTEUR EN CHEF 4 En profondeur La radiotélévision suisse est sous pression 9 Reportage Visite dans la commune suisse avec la population la plus jeune du pays 12 Société La guerre contre l’Ukraine et ses répercussions en Suisse De plus en plus d’écoles bannissent le smartphone de leurs salles de classe 16 Images Une exposition évolutive sur le climat, sans discours moralisateur Actualités de votre région 19 Chiffres suisses Les chiffres d’un pays riche où le désir d’enfant est en berne 20 Politique Une initiative populaire exige bien plus d’argent pour la protection climatique L’impôt sur les successions des grandes fortunes balayé dans les urnes 25 Littérature L’autrice Dorothee Elmiger rafle trois prix littéraires à la suite 26 Portrait Rudi Berli est le seul Suisse de l’étranger au Conseil national 28 Nouvelles du Palais fédéral Le chronométrage olympique est aussi un symbole de la fiabilité suisse Étincelles et pixels Couverture: le dessin exclusif de Max Spring pour la «Revue Suisse». www.maxspring.ch La «Revue Suisse», magazine d’information de la Cinquième Suisse, est éditée par l’Organisation des Suisses de l’étranger. Photo Danielle Liniger Revue Suisse / Février 2026 / N°1 3 Éditorial Table des matières

SUSANNE WENGER L’émission scientifique à la radio? Supprimée. Le magazine de société à la télévision? Passé à la trappe. Quand, pour faire des économies, la radiotélévision suisse alémanique a biffé des programmes l’an dernier, des critiques se sont élevées. Des chercheurs ont lancé une pétition, des acteurs culturels exprimé leurs craintes. Mais la plus grande grogne a éclaté à la fin de 2024, quand la SSR a cessé de diffuser sur la bande FM pour passer au numérique. Un demi-million d’aude véritables expériences collectives en prime time. Les pièces radiophoniques et les émissions d’actualité à la radio, comme «Echo der Zeit», diffusée depuis 1945, vidaient les rues. Les grands divertissements du samedi soir et les séries suisses rassemblaient les familles devant leur poste de télé. Aujourd’hui, l’utilisation des médias est fragmentée et individuelle. «Le public se tourne vers la diffusion numérique, mobile et non linéaire», explique Ulla Autenrieth, spécialiste des médias à l’Université des sciences appliquées des Grisons. Une initiative pour réduire la redevance Néanmoins, la SSR reste une institution qui soulève les passions. En 2018, une initiative populaire visant à supprimer la redevance obligatoire de radiotélévision, par laquelle la Suisse finance le service public médiatique, a été rejetée par plus de 70 % des votants. À présent, l’Union démocratique du centre (UDC), certains Libéraux-Radicaux (PLR) et l’Union suisse des arts et métiers repartent à l’assaut pour réduire la voilure de la SSR. Leur initiative «200 francs, ça suffit!» veut faire baisser la redevance de 335 à 200 francs, et en exonérer complètement les entreprises qui, aujourd’hui, la La radiotélévision suisse est sous pression Changement de comportement des utilisateurs, mesures d’économies, suppression de postes: la Société suisse de radiodiffusion et télévision (SSR), l’entreprise suisse de médias financée par des fonds publics, fait face à de gros défis. Le 8 mars 2026, le peuple votera sur une initiative susceptible de réduire de moitié son budget. Quelles seraient les conséquences pour notre pays quadrilingue et pour la Cinquième Suisse? diteurs lui ont tourné le dos au profit de radios privées et de chaînes étrangères. Plus tard, le Parlement a fait demi-tour pour conserver la FM plus longtemps que prévu. Et la SSR décidait elle aussi de renouer avec les ondes analogiques. Avec ses 17 chaînes de radio et ses 7 chaînes de télévision, la SSR atteint encore plusieurs millions de personnes tous les jours. Mais 95 ans après sa création, elle n’est plus le «feu de camp» du pays. Avant Internet et les services de streaming, la SSR parvenait à créer La SSR pourra-t-elle continuer à diffuser du sport en direct? Telle est l’une des questions du débat pré-votation. Ici: la Coupe du monde de ski à Wengen en 2025. Photo Keystone Revue Suisse / Février 2026 / N°1 4 En profondeur

drirait sensiblement l’offre et aurait un impact négatif sur l’économie, la culture, la société et le paysage médiatique suisse, déjà fragilisé, affirme le Conseil fédéral. Qui a néanmoins décidé de réduire la redevance dès 2027: les ménages paieront 300 francs à l’avenir, et 80 % des entreprises ne paieront plus rien. Le ministre des médias, Albert Rösti (UDC), estime qu’il s’agit là d’un bon compromis. L’initiative – qu’il avait contribué à lancer – va trop loin à ses yeux, en entraînant des coupes «drastiques». Le ministre souligne avoir tout de même réussi «à imposer un contre-projet qui requiert des économies substantielles de la part de la SSR». Laquelle doit se transformer, dit-il, sans évincer les diffuseurs privés. Depuis novembre 2024, c’est Susanne Wille qui dirige la SSR. Peu après son entrée en fonction, elle a annoncé la plus grande restructuraUne famille bernoise réunie devant sa télé en 1957. Aujourd’hui, on consomme les médias sur une multitude de plateformes proposant une multitude de contenus à toute heure. Photo Keystone tion de l’histoire de l’entreprise: 270 millions de francs devront être économisés jusqu’en 2029. 900 postes sur 5500 disparaîtront et des structures administratives seront centralisées. Outre la baisse de la redevance, celle des recettes publicitaires plombe aussi la SSR. Comme les entreprises de médias privées, la SSR souffre de la fuite des annonceurs vers les géants américains de la tech. Quel impact ces économies auront-elles sur le programme? Cela reste flou. Susanne Wille marche sur un fil: elle doit faire des économies sans fâcher ceux qui soutiennent la radiotélévision publique et exigent des contenus non soumis à la pression de l’audimat. Elle veut numériser la SSR, mais n’a pas le droit de trop concurrencer les diffuseurs privés sur Internet. Quoi qu’il en soit, la SSR et les associations d’éditeurs se sont mises d’accord l’an dernier: la SSR enpaient à partir d’une certaine taille. La SSR, dont le produit d’exploitation s’élevait à 1,56 milliard de francs en 2024, finance 80 % de son budget par la redevance. Si l’initiative était acceptée, elle perdrait 800 millions de francs de revenus, notamment parce qu’un programme réduit ferait baisser les recettes publicitaires. Les revenus de l’entreprise fondraient ainsi de moitié, affirment les adversaires de l’initiative, tandis que les auteurs de celle-ci considèrent que les calculs de la SSR sont trop pessimistes. L’initiative ne touche pas les radios et télévisions locales, qui reçoivent aussi de l’argent de la redevance. Le Conseil fédéral prend les devants Le gouvernement suisse et le Parlement rejettent l’initiative. Celle-ci amoinRevue Suisse / Février 2026 / N°1 5

tend limiter ses textes en ligne pour se concentrer sur les contenus audiovisuels. Elle veut renforcer sa collaboration avec les médias privés, notamment en matière de technologie. Nécessaire ou dangereuse? La votation du 8 mars prochain accroît la pression sur la SSR. Les partisans de l’initiative arguent que la redevance suisse est la plus chère d’Europe. Au Parlement, le conseiller national zurichois UDC Thomas Matter critique cet «impôt obligatoire» qui impacte surtout les jeunes, alors que ceux-ci se détournent de la télévision et de la radio. Pour les entreprises, la redevance est selon lui une «charge insensée». La SSR devrait se limiter à son «mandat clé». Quel sera celui-ci avec 800 millions de francs de moins? On l’ignore. L’initiative ne mentionne que «les programmes de radio et de télévision qui fournissent un service indispensable à la collectivité». Aujourd’hui, son mandat constitutionnel oblige la SSR à informer, mais aussi à offrir des programmes culturels, éducatifs et de divertissement. Les adversaires de l’initiative, une large alliance de politiciens du Centre, du PLR, des Vert’libéraux, du PS et des Verts ainsi que des représentants de la culture, du sport et de la société civile, mettent en garde contre les graves conséquences qu’aurait un oui. À l’ère de la désinformation croissante sur les plates-formes étrangères, affaiblir une source d’information indépendante menacerait la sécurité de la Suisse. La culture et le sport perdraient une vitrine. Et surtout: avec un budget réduit de moitié, la SSR ne pourrait conserver sa structure fédérale et son quadrilinguisme, a fait remarquer le conseiller national centriste grison Martin Candinas au Parlement. En raison de Extraits du débat «Redonnons enfin une dimension raisonnable à une SSR dont les effectifs, les moyens financiers et le pouvoir sont hypertrophiés.» Thomas Matter, ZH, conseiller national UDC «L’initiative enlèverait 800 millions de francs à la SSR. Il ne s’agit pas d’une baisse, mais d’une coupe drastique. Qui aurait des répercussions dans les régions rurales.» Josef Dittli, UR, conseiller aux États PLR «Il est difficile de croire que malgré les progrès technologiques, 850 millions de francs ne suffisent pas pour assurer une diffusion de radiotélévision publique dans un pays de 9 millions d’habitants.» Lorenzo Quadri, TI, conseiller national Lega «La couverture médiatique ultra-locale n’est plus rentable depuis longtemps. Dans les campagnes et les régions de montagne, de nombreux titres ont disparu. Nous avons besoin de la couverture régionale offerte par une entreprise de médias quadrilingue telle que la SSR.» Christine Badertscher, BE, conseillère nationale Verts «Il est vrai que la SSR est importante dans les régions linguistiques où les médias privés sont rares. Mais pourquoi doit-elle financer une offre de divertissement aussi luxueuse en Suisse alémanique?» Christian Wasserfallen, BE, conseiller national PLR «Désormais les ménages dépensent moins de 1 franc par jour pour profiter de la radiotélévision. C’est le strict minimum à payer pour des émissions et du contenu de qualité.» Valérie Piller Carrard, FR, conseillère nationale PS son plurilinguisme, on ne peut pas comparer la redevance de la Suisse avec celle d’autres pays. Redistribution en faveur des minorités linguistiques Avec la SRF, la RTS, la RSI et la RTR, la SSR produit des contenus pour les quatre régions linguistiques du pays, ainsi que pour l’étranger avec Swissinfo (voir second texte). La péréquation financière interne prend en compte les minorités linguistiques: en 2024, sur les 930 millions de francs que l’unité alémanique de la SSR a touchés via la redevance, 235 millions ont été reversés au Tessin, 115 millions en Romandie et 20 millions à la région romanchophone. Avec un budget réduit de moitié, la SSR prévient qu’elle devrait fermer la plupart de ses studios régionaux. Elle en possède 17 actuellement, et 7 studios principaux. En outre, la couverture de l’actualité serait plus centralisée. Les téléjournaux tessinois seront-ils donc bientôt réalisés à Zurich? Les initiants estiment que ces inquiétudes sont exagérées. Les programmes proposés aux minorités linLe conseiller fédéral Paul Chaudet (1955–1966) au micro d’un journaliste de Radio Suisse Internationale. Photo d’archive Swissinfo/MAD Revue Suisse / Février 2026 / N°1 6 En profondeur

L’avenir incertain du média international Swissinfo à la session qui se tiendra du 2 au 20 mars 2026. Le 8 mars, le peuple votera par ailleurs sur l’initiative sur la SSR de l’UDC, qui vise à réduire fortement la redevance de radiotélévision, deuxième source de financement de Swissinfo. L’un des initiants est le conseiller national valaisan UDC Jean-Luc Addor, membre de l’intergroupe parlementaire «Suisses de l’étranger». Pour lui, le mandat pour l’étranger fait partie du «mandat de base» de la SSR. Il y a un an, il déclarait à la «Revue Suisse» qu’il ne fallait «pas toucher à Swissinfo». Une porte-parole nous a confirmé qu’il s’agit là de la position du comité: «Cette offre fait partie du mandat de service public de la SSR et il faut que cela reste ainsi.» Les adversaires estiment toutefois que si l’initiative était acceptée, il ne resterait qu’un service public «amputé». L’OSE craint elle aussi des conséquences négatives pour l’information de la Cinquième Suisse. Pour la directrice de Swissinfo, Larissa Bieler, le mandat pour l’étranger est «un pont indispensable entre les Suisses de l’étranger et leur pays depuis 1935». Sans cette offre, la Suisse serait moins visible et moins compréhensible à l’étranger. En novembre, l’annonce que Larissa Bieler quitterait la direction de la SSR à la fin du mois de mars 2026 a provoqué un certain émoi. La SSR a justifié cette décision par le resserrement nécessaire de sa direction dans le sillage des mesures d’économies. (SWE) Lorsque la SSR reçoit moins d’argent en vertu de décisions politiques, cela touche aussi ses offres internationales, comme Swissinfo ou tvsvizzera. it, ainsi que ses partenariats avec des diffuseurs comme TV5MONDE pour le monde francophone ou 3sat dans l’espace germanophone. Swissinfo, qui a succédé à la mythique Radio Suisse Internationale en 2001, couvre l’actualité suisse en dix langues sur Internet. Comme la «Revue Suisse», éditée par l’Organisation des Suisses de l’étranger, elle s’adresse aux plus de 826’000 Suisses vivant à l’étranger. Swissinfo se considère en outre comme «la voix de la Suisse dans le monde». Or, le gouvernement suisse, dans le cadre d’un paquet d’économies, prévoit de supprimer la contribution fédérale annuelle de près de 19 millions de francs destinée au mandat pour l’étranger. Jusqu’ici, la SSR et la Confédération se partageaient les coûts, mais cette dernière se retirera dès 2027. Swissinfo, sous sa forme actuelle, est donc en danger. Plusieurs organisations ont adressé une pétition au Parlement pour que la contribution fédérale soit maintenue. Swissinfo, disent-elles, est une source d’information équilibrée et plurilingue pour les Suisses de l’étranger, qui renforce les droits politiques de ceux-ci. À sa session d’hiver de 2025, le Conseil des États s’est opposé au gouvernement en se prononçant pour le maintien de la contribution fédérale. Une petite majorité de sénateurs a estimé que la Suisse ne pouvait pas se permettre de renoncer à cette «vitrine» internationale. Les partisans de la suppression ont fait valoir que d’autres sources permettent de s’informer sur la Suisse aujourd’hui. Si la SSR veut conserver son offre pour l’étranger, elle doit «distribuer» ses ressources autrement, a dit la ministre des finances, Karin Keller-Sutter. Le Conseil national se prononcera guistiques ne sont pas en péril, car le projet ne touche pas à la péréquation financière. La diffusion de programmes «équivalents et de même valeur» restera possible. «Espace médiatique commun» La spécialiste des médias Ulla Autenrieth considère toutefois la «réalité structurelle»: en Suisse, les contenus du service public ne sont pas produits pour un marché national homogène, mais pour plusieurs communautés linguistiquement, culturellement et régionalement différenciées, «il n’y a donc pas d’économies d’échelle possibles comme à l’étranger.» Avec un budget aussi réduit, la SSR devrait nécessairement diminuer son offre. «Or, l’idée d’un espace médiatique commun repose sur la diversité.» Ulla Autenrieth estime qu’en dépit de l’utilisation fragmentée des médias, le public a toujours besoin de points de repère communs, et que les jeunes – ainsi que les parents pour leurs enfants – veulent pouvoir compter sur des contenus fiables. La SSR pourrait donc exploiter son atout majeur en allant là où se trouve l’attention: «Nombre de jeunes consomment les contenus de la SSR en replay, en podcast et sur les réseaux sociaux.» Un service public moderne doit être numérique et flexible. Aujourd’hui, relève la spécialiste, les expériences médiatiques communes ne se produisent plus autour d’un seul «feu de camp», mais sous plusieurs formes, des retransmissions en direct comme l’Euro féminin l’an dernier aux formats participatifs. Si la SSR prend cette logique au sérieux, affirme-t-elle, elle pourra continuer à créer du lien. Cet article reflète la situation à la clôture de la rédaction, le 18 décembre 2025. Vous trouverez d’autres photos historiques de la SSR dans notre édition en ligne: www.revue.ch Aujourd’hui, Swissinfo relate l’actualité dans dix langues, dont l’espagnol. Le fera-t-elle toujours à l’avenir? Cela dépendra grandement des décisions politiques. Photo Roman Häfliger Revue Suisse / Février 2026 / N°1 7

Guy Parmelin préside le Conseil fédéral en 2026 Le ministre de l’économie, Guy Parmelin (UDC), préside le Conseil fédéral en 2026. Il avait déjà été applaudi avant son élection, car il était parvenu, en novembre 2025, à négocier une baisse des droits de douane exorbitants imposés par les États-Unis. Le 10 décembre 2025, les Chambres réunies de l’Assemblée fédérale l’ont élu président de la Confédération par 203 voix sur 210 bulletins valables. Ce résultat exceptionnel montre que le Vaudois, bien que situé à droite de l’échiquier politique, est aussi apprécié par les partis de gauche. (MUL) Droits de douane américains: de 39 % à 15 % Après la décision de l’administration Trump de taxer les exportations suisses aux États-Unis à 39 %, l’industrie suisse d’exportation semblait paralysée. Mais à l’issue de rudes négociations, la Suisse a réussi à ramener ces droits punitifs à 15 % en novembre 2025. Ce résultat, acclamé comme un «grand soulagement», fait un peu oublier que ces droits de douane – même réduits – , impactent négativement le commerce extérieur suisse et les consommateurs américains. De plus, un épisode a fait couler beaucoup d’encre: des représentants de l’économie suisse ont offert à Donald Trump, lors d’une audience, un lingot d’or d’une valeur de plus de 100’000 francs – entre autres. (MUL) La Suisse assouplit ses exportations d’armes Après l’agression de l’Ukraine par la Russie, la Suisse a fait prévaloir ses règles d’exportation strictes pour le matériel de guerre: même les armes exportées en Allemagne il y a plusieurs années ne pouvaient pas être réexportées en Ukraine. À sa session de décembre, le Parlement a toutefois décidé d’assouplir les conditions d’exportation: les entreprises suisses pourront désormais livrer des armes à certains pays occidentaux même en cas de conflits armés. Cette décision a pour objectif premier de soutenir l’industrie d’armement suisse, car elle ne permet pas de fournir des armes à l’Ukraine. Il est probable que le peuple soit appelé aux urnes à ce sujet: une large alliance de partis de gauche a annoncé un référendum. (MUL) Une décision sur les féminicides suscite de vives protestations En Suisse, le nombre d’actes de violence envers les femmes est élevé, même en comparaison internationale. Les autorités fédérales parlent d’un «nombre alarmant de féminicides en Suisse». Néanmoins, en décembre, le Conseil national a refusé d’octroyer plus d’argent à la prévention de la violence faite aux femmes. La réaction de la population a été véhémente: en 24 heures, plus de 250’000 personnes ont signé une pétition en ligne, et un flot d’e-mails a provoqué d’importants problèmes informatiques au Palais fédéral. Sur ce, le Conseil des États a approuvé le crédit supplémentaire. Et le Conseil national a fini par lui emboîter le pas. (MUL) Peter Lyner Le travail d’un boulanger est chronométré, explique Peter Lyner, directeur d’une entreprise familiale à Winterthour: «On ne peut pas laisser les pains au four plus longtemps que prévu.» La prochaine fournée doit être prête à temps, car il faut exploiter au mieux les installations. Mais selon le sexagénaire, les boulangers sont habitués à gérer la pression: «En période de crise, nous sommes au top.» Peter Lyner incarne la quatrième génération à la tête de la boulangerie et confiserie qui porte le nom de sa famille. Il n’a jamais envisagé de faire autre chose: «Fabriquer un aliment de base est beau et passionnant.» De plus, il aime travailler en équipe et apprécie son activité entrepreneuriale: «Il faut avoir une vision d’ensemble et être prévoyant.» Après la pandémie, le renchérissement de l’électricité et les pénuries de céréales, les boulangers font face à la guerre des prix lancée par les discounteurs. Aldi propose une livre de pain à 99 centimes. «Cela ne couvre pas les coûts réels», dénonce Peter Lyner. Ce prix est plutôt «un argument de marketing pour attirer les gens dans les magasins». Lui-même adapte constamment l’entreprise de ses prédécesseurs aux nouvelles conditions du marché. Il a créé trois nouvelles filiales et, depuis 2020, gère aussi un café. Il emploie actuellement 53 collaborateurs et 13 apprentis. Mais le principe est toujours le même: «Nous faisons tout à la main.» Contrairement aux grands distributeurs, avec leur pain bon marché fabriqué industriellement, Peter Lyner applique une stratégie à long terme. Il mise sur la qualité, et celle-ci a un prix. Le pain «Eschenberg» se vend chez lui à 4,90 francs, et le croissant à 1,60. «Il faut connaître ses prix et les imposer», explique le boulanger avant de conclure: «seules survivent les boulangeries qui possèdent un concept clair.» EVELINE RUTZ Revue Suisse / Février 2026 / N°1 8 Sélection Nouvelles

STÉPHANE HERZOG En Suisse, Renens, petite ville de l’Ouest lausannois qui accueille un important nœud ferroviaire, est bien connue. Mais qui connaît Chavannes- près-Renens? La commune en question, la plus jeune de Suisse, se trouve à deux pas de la gare de Renens. Le premier bâtiment remarquable est la chapelle de la gare. Elle accueillera bientôt une librairie et son café littéraire, indique la syndique, Loubna Laabar. À droite, voici la Citadelle, un immeuble locatif des années 1960. L’une de ses entrées se trouve sur la commune d’Ecublens – celle qui héberge l’EPFL. Certains de ses appartements sont ainsi situés de l’autre côté de la frontière communale! La «Rue Centrale», avec ses petites maisons et potagers bâtis par les CFF, rappelle le passé cheminot de la ville. Une croissance continue Chavannes est une terre d’accueil. Sa population comptait 6000 âmes en 2000. Elle a atteint le statut de ville en 2025, avec 10’000 habitants. L’immigration est surtout européenne, avec un mélange d’ouvriers et de cols blancs. La commune regroupe plus de 110 nationalités. 56% des résidents sont étrangers et 40% sont âgés de 20 à 39 ans. Entre 1990 et 2024, le nombre d’écoliers accueillis sur ce territoire a plus que doublé! Cette croissance tient à deux facteurs. Le premier est lié à l’habitat estudiantin. Le Vortex, un immeuble circulaire installé à un jet de pierre de l’EPFL (situé à La plus jeune commune de Suisse est un satellite de Lausanne Avec un âge moyen de 34,4 ans, Chavannes-près-Renens (VD) est la commune suisse dont la population est la plus jeune. Ce pôle de l’Ouest lausannois attire des migrants de tous les horizons. Et cherche à préserver sa qualité de vie. Ecublens), loge plus de 1000 étudiants, pour un total estimé à 2000. Autre facteur, l’immigration. «Entre 2015 et 2035, l’Ouest lausannois aura gagné 50% d’habitants, avec la venue de 40’000 personnes, ce qui est énorme pour la Suisse», commente Benoît Biéler, le directeur du SDOL (Stratégie et développement de l’Ouest lausannois). Par ailleurs, les nouveaux arrivants s’installent à un moment de leur existence qui est propice à créer une famille. La natalité serait ainsi boostée par la population étrangère. «Ils osent encore faire des enfants», sourit la syndique. Une ville sans centre À Chavannes, le promeneur déambule sans trouver de réel centre. Il parPlus haut, plus grand, plus rapide, plus beau? À la recherche des records suisses qui sortent de l’ordinaire. ... Aujourd’hui: la commune suisse qui possède la moyenne d’âge la plus basse. La résidence estudiantine «Vortex» est l’une des explications de la jeune moyenne d’âge dans la commune: 1000 étudiants y vivent. Photo Keystone Revue Suisse / Février 2026 / N°1 9 Reportage

Chavannes-près-Renens est la commune suisse qui possède la moyenne d’âge la plus basse, soit 34,4 années. Record aussi pour le district de l’Ouest lausannois, qui pointe à 38,5 années de moyenne d’âge et pour le canton de Vaud, où ce nombre est de 40,6 années. tire son monde! Cette croissance correspond aux objectifs urbanistiques de la Loi fédérale sur l’aménagement du territoire, qui agrège le développement urbain autour des axes de transport. «Nous sommes sous la pression d’un coefficient d’utilisation du sol élevé imposé par le canton», court un territoire zébré par des axes routiers, une ligne de métro et une autoroute. Il découvre aussi des forêts et un immense domaine sportif aux mains de la ville de Lausanne. «Le hameau de Chavannes (au sud) a été affaibli par la gare de Renens, dont le développement s’est fait loin de lui», résume Benoît Biéler. Toute l’histoire de ce bout de terre est marquée par un écartèlement entre zone ferroviaire et industrielle, au nord, et plaines maraîchères, au sud. «Par le passé, les ploucs du sud se tapaient dessus avec les voyous du nord», ose, dans un ouvrage consacré à Chavannes, Christian Vernez, un enseignant du coin, cité par le conseiller municipal Eduardo Camacho-Hübner. Arrivé ici comme étudiant à l’EPFL en 1993, ce dernier, ingénieur franco-bolivien, a pris racine. Son ancien appartement donnait sur un lieu phare du passé industriel de la commune: la fabrique Perrier, investie par le fabricant en 1925 et d’où sortaient ce qu’on nommait alors les «Têtes de nègre Perrier», appellation proscrite depuis 1992. Cette proximité l’a poussé à consacrer un ouvrage à ce sujet. Contrairement à d’autres lieux industriels de l’Ouest lausannois, détruits pour créer des activités ou du logement, l’usine Perrier a été transformée en hub artisanal et culturel. Terre d’accueil Ici, on construit à tour de bras. Un projet particulièrement audacieux est celui d’une tour végétalisée de 36 étages dans le quartier des Cèdres, au sud de la commune, au-delà de l’autoroute. Ce quartier comptera 1700 habitants. Au sud-est, un campus santé est prévu, qui accueillera 4000 étudiants et leur proposera 500 logements. De part et d’autre de cet espace, deux quartiers sont au programme, prévus pour quelque 2500 habitants. Hyperconnectée, proche de Lausanne et du lac, offrant des logements abordables, Chavannes atPréserver la qualité de vie dans une commune en forte croissance: tel est l’un des principaux objectifs de la présidente de Chavannes-près-Renens, Loubna Labaar. Photo Stéphane Herzog La commune attire beaucoup d’étudiants (ici, un studio de la résidence «Vortex») et d’autres nouveaux habitants en raison du prix abordable du logement. Photo Keystone relève Loubna Laabar, dont le projet de vie à Chavannes est aussi lié à l’EPFL, où son mari avait étudié. Ce développement implique un effort continu pour réaliser les infrastructures: collecteurs d’eau, routes, écoles, aménagements publics. Un défi pour une commune modeste. Chavannes accueille beaucoup d’étudiants, mais peu de contribuables fortunés, peu d’entreprises et ne propose guère de logements à acheter. La péréquation intercommunale atténue le déséquilibre financier. La syndique accepte le challenge, mais l’exécutif chavannois tient à préserver la qualité de vie de ce territoire. Une autoroute à 60 km/h La commune a par exemple prévu de faire passer six axes routiers à 30 km/h. Quatre le sont déjà. Elle a aussi décidé récemment de dénoncer une convention signée avec l’Office féRevue Suisse / Février 2026 / N°1 10 Reportage

déral des routes et le Canton de Vaud au sujet de la création à Chavannes d’un échangeur autoroutier. Il s’avère que le trafic sur cet axe est plus faible que prévu. La proposition de la commune? Abandonner cet échangeur, diviser par deux les voies de cette autoroute (qui est un cul de sac) et y réduire la vitesse à 60 km/h. «Cette jonction, c’est un comble, car Chavannes n’est pas un catalyseur de trafic et possède le taux de motorisation le plus bas du canton de Vaud», s’exclame la syndique. Et de pointer la pollution sonore qui affecte nombre cuisine inventive. Ainsi ce cordon bleu maison avec siphon de fromage et pickles. Ce qui attire des clients venus de loin à la ronde. La nécessité d’une place publique La commune est consciente de ces besoins. D’un côté, elle propose des activités aux habitants. Ainsi par exemple ces centres aérés d’une semaine – à 100 francs – où chaque fois, une centaine d’enfants partent en excursion. De l’autre, elle cherche des solutions urbanistiques. Chavannes La commune de Chavannes-près-Renens, dont le territoire est plutôt petit, se trouve dans l’agglomération lausannoise, qui connaît globalement une forte croissance. Carte Swisstopo Venu ici pour étudier, il y est resté et fait désormais de la politique au conseil municipal: Eduardo Camacho-Hübner. Photo Stéphane Herzog À Chavannes, la densité urbaine jouxte les vastes étendues du bassin lémanique. À l’arrière-plan, la chaîne des Alpes. Photo Keystone a investi 10 millions de francs pour élever au-dessus de l’autoroute une passerelle vélos et piétons qui reliera la Place de la Gare au quartier des Cèdres. «C’est pour recoudre le territoire entre sa partie nord et sud», explique Loubna Laabar. La commune prévoit aussi d’aménager une grande place au pied de la future tour. Elle s’appuiera pour ce faire sur un système de maîtrise partagée qui permet de créer des places publiques ou des espaces de jeu, et dont la gestion échoit finalement à la commune. «Chavannes, est un lieu insolite, où il fait bon vivre», conclut l’élue socialiste, originaire du Maroc et arrivée sur ces terres en 2008. de quartiers. Quid de la vie dans ces lieux? Lisa Bonard est la patronne du «Café de Chavannes», situé au cœur de l’ancien village. Elle rêve d’évènements festifs, de nouveaux bars, d’un cinéma, d’une place centrale. «On crée de grands immeubles mais la population vit sa vie ailleurs», dit-elle. En fait, son restaurant joue un peu le rôle de place publique. Plusieurs populations s’y mêlent: étudiants, enseignants, ouvriers. La Lausannoise bouge, proposant un marché des créateurs, des dégustations de vin naturel et une Revue Suisse / Février 2026 / N°1 11

CHRISTOF FORSTER À la mi-février 2022, le Conseil fédéral lève les dernières mesures liées au coronavirus. Un peu plus d’une semaine plus tard, le gouvernement est à nouveau fortement sollicité. Mais au début, il a du mal à repasser en mode crise. Après l’invasion russe en Ukraine, le président de la Confédération, Ignazio Cassis, évoque un «triste jour» devant les médias, et parle de sanctions en termes vagues. Le lendemain, le gouvernement fait de nouvelles déclarations, à trois cette fois, sans qu’une ligne claire ne se dégage encore. Pendant ce temps, les images bouleversantes en provenance d’Ukraine émeuvent les Suisses et des manifestations contre la guerre se déploient à plusieurs endroits. Après la guerre froide et la crise des Balkans dans les années 1990, l’Europe s’est habituée à la paix. Il y a bien eu des combats à l’est de l’Ukraine depuis 2014, mais les Suisses ne prennent véritablement conscience que les tensions peuvent dégénérer en conflit armés qu’au moment où la Russie lance sa guerre à grande échelle contre Kiev. Guerre en Ukraine: quelles répercussions sur la Suisse? La guerre en Ukraine, qui a commencé il y a quatre ans, a aussi des répercussions sur la Suisse. Le débat sur l’armement et la neutralité s’enflamme, l’armée a de nouveau le vent en poupe et l’afflux de réfugiés du pays en guerre a entraîné un durcissement de la politique d’asile. Concrètement, les conséquences prennent la forme d’un important afflux de réfugiés ukrainiens, y compris en Suisse. Un nombre croissant de voitures immatriculées UA se mettent à circuler sur les routes du pays, et des drapeaux ukrainiens bleu et jaune fleurissent sur les façades. La population se montre solidaire, les caisses de l’armée sont renflouées et le Parlement se demande s’il doit, comme par le passé, fournir à chaque soldat un paquet de munitions. Tout cela est aussi une conséquence du bouleversement de la situation sécuritaire sur le continent européen. Débat épique sur la neutralité En reprenant les sanctions européennes contre la Russie, le Conseil fédéral ouvre un débat épique sur la neutralité de la Suisse, qui se poursuit aujourd’hui encore. Sur ce, l’ancien conseiller fédéral Christoph Blocher (UDC) annonce le lancement d’une initiative populaire. Pour lui, les sanctions économiques sont des armes de guerre. Faire Dans la vie de tous les jours, les réfugiés ukrainiens se font peu remarquer, à quelques exceptions près, comme ici lors d’une manifestation contre l’invasion russe à Zurich. Photo d’archive Keystone, février 2025 Revue Suisse / Février 2026 / N°1 12 Société

dont elle remplit le trésor de guerre de Poutine en lui achetant des matières premières, et de la façon dont elle a contribué à la fabrication d’armes en lui livrant des machines spéciales.» Comme la Russie détruit l’Ukraine à grand renfort d’argent et grâce à des biens essentiels provenant de Suisse, relève Jo Lang, la Suisse a plus que d’autres le devoir de soutenir financièrement l’Ukraine. Pourtant, au regard de sa force économique, elle fait partie dans ce domaine des lanternes rouges d’Europe. Des parlementaires bourgeois prennent prétexte de la guerre en Ukraine pour exiger davantage d’argent pour l’armée, et ils y parviennent. Le Parlement augmente le budget militaire et réduit celui de la coopération internationale. La gauche reproche à la droite de se servir de la guerre à des fins de propagande politique en faveur de l’armée. Pour financer l’armement à coups de milliards, le Département de la défense envisage désormais, d’après ce qu’affirment certains médias, d’augmenter la taxe sur la valeur ajoutée. L’objectif est d’allouer des ressources bien plus importantes à l’armée à plus long terme. Encore une conséquence de la guerre en Ukraine. Intégration réussie Loin de la politique, les Suisses se montrent solidaires et actifs vis-à-vis des Ukrainiens réfugiés en Suisse. Ils leur donnent des cours de langue, les aident dans leurs démarches administratives et mettent des logements à leur disposition. Durant les trois premiers mois, 80 % des réfugiés sont logés chez des particuliers. La Suisse a bien maîtrisé cette forte hausse, déclare Miriam Behrens, directrice de l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés, avec le recul. Le pays a dû d’un coup faire face non plus à 20’000 demandeurs d’asile, mais à 100’000. La situation est stable, mais atteint ses limites. Cela se manifeste, déclare Miriam Behrens, dans les critiques émises par des représentants des autorités, qui ont ensuite été reprises par les cercles politiques et qui ont influencé le discours public. «Ainsi, un terrain propice à divers durcissements a été préparé, non seulement en ce qui concerne le statut de protection S, mais aussi le domaine de l’asile», relève-t-elle, en regrettant qu’actuellement, tous les coups soient permis. Selon Miriam Behrens, la Suisse peut tout de même être fière du fait que 45 % des réfugiés arrivés en Suisse en 2022 aient trouvé du travail. Le pays ne saurait trop s’en féliciter. Et malgré les traces que la guerre en Ukraine a laissées en Suisse, les Ukrainiens se font peu remarquer au quotidien. le jeu d’un agresseur n’est pas neutre, rétorque Ignazio Cassis. L’initiative préconise une interprétation stricte de la neutralité. Elle prévoit que la Suisse ne puisse plus prendre de sanctions contre les pays belligérants, à l’exception de celles imposées par l’ONU. Et comment la guerre en Ukraine a-t-elle modifié la position de la population suisse sur la neutralité et l’armée? L’étude annuelle de l’EPFZ sur la sécurité montre que la neutralité est toujours largement acceptée: près de 90 % des sondés sont favorables à son maintien. En même temps, 28 % pensent que la Suisse, malgré sa neutralité, devrait pouvoir prendre clairement position dans les conflits armés. Ce chiffre est nettement plus élevé que celui de l’an précédent, avant que la guerre en Ukraine n’éclate. Et 70 % des personnes interrogées trouvent qu’il est juste que la Suisse participe aux sanctions contre la Russie. Hubert Annen enseigne la psychologie militaire depuis près de 30 ans à l’Académie militaire de l’EPFZ. Pendant longtemps, son activité a suscité du scepticisme, voire du rejet, au sein de son entourage. Il a souvent dû s’expliquer, ou même se justifier. Cela a changé avec la guerre en Ukraine. «Aujourd’hui, la plupart des gens sont d’accord pour dire que l’armée est nécessaire et qu’il faut des professionnels qui s’occupent de la santé mentale des soldats», dit-il. L’EPFZ mesure aussi l’impact de la guerre sur l’état d’esprit de la population. Les Suisses estiment désormais que les guerres et les conflits sont la plus grande menace. Jamais encore au cours des 35 années précédentes autant de citoyens n’avaient été d’avis que la Suisse dépense trop peu d’argent pour sa défense. Ils sont désormais 82 % à approuver clairement la nécessité de l’armée. Et autre chose encore a changé: comme lors des conflits précédents, la population est plus ouverte à un rapprochement avec l’OTAN. Une petite majorité le souhaite, comme le montrent les sondages annuels de l’EPFZ. Critiques de l’étranger La Suisse et le Conseil fédéral sont mis sous pression surtout par les États européens qui aimeraient pouvoir réexporter en Ukraine les armes et munitions qu’ils ont achetées à la Suisse, ce que le Conseil fédéral leur interdit de faire. Ils reprochent à la Suisse l’interprétation stricte de sa politique de neutralité et menacent de renoncer à l’avenir à lui acheter des armes. Ce qui remobilise les responsables politiques. Le Parlement prévoit de réassouplir les dispositions portant sur les exportations d’armes, qu’il avait durcies juste avant la guerre en Ukraine. Pour l’ancien conseiller national Vert et militant pacifiste Jo Lang, ce ne sont là que des écrans de fumée. Les exportations d’armes via des pays tiers sont interdites par la loi, et complètement marginales du point de vue militaire. «La Suisse devrait plutôt discuter de la manière Voir le dossier «En profondeur» consacré à l’Ukraine dans la «Revue» de juillet 2022: www.revue.link/ukraine22 Revue Suisse / Février 2026 / N°1 13

DENISE LACHAT Les smartphones n’ont pas été développés pour les enfants, mais ils ont transformé le monde de l’enfance en un temps record: tel est le constat établi par le mouvement international de parents «Smartphone Free Childhood». Celui-ci réunit des parents qui se sont donné pour objectif de tenir les enfants loin des smartphones aussi longtemps que possible. Leur argument: les enfants grandissent dans un monde numérique qui est conçu pour les rendre accro. Diverses études montrent que cette dépendance a de graves conséquences sur le développement, la santé psychique et les relations des enfants entre eux. Les chercheurs américains Jonathan Haidt et Jean Marie Twenge, en particulier, constatent que depuis le lancement des smartphones, les taux de dépression, d’états anxieux et de pensées suicidaires ont nettement augmenté chez les jeunes, tandis que la capacité de concentration et d’apprentissage des enfants accuse un recul massif. Des interdictions dans le vent Plusieurs pays réagissent en prononçant des interdictions. L’Italie et la France ont déjà banni le smartphone des écoles il y a plusieurs années, les Pays-Bas en ont fait de même au début de 2024. Et à l’automne 2025, le pays le plus fortement numérisé d’Europe leur a emboîté le pas: le Danemark, où les enfants reçoivent des tablettes dès leur entrée à l’école, interdit désormais aux élèves d’emporter leur smartphone à l’école. L’argument est le même partout. Tandis que l’ordinateur et les tablettes peuvent et doivent être utilisées pour l’enseignement, les smartphones privés nuisent à la concentration et à la tranquillité dans les salles de classe et abîment l’esprit de communauté. Dans la Suisse fédérale, où les cantons sont souverains en matière de formation, la situation ressemble à un patchwork. Mais politiquement, une tendance se dessine aussi en faveur de l’interdiction. Les cantons de Vaud et du Tessin ont interdit les téléphones portables depuis belle lurette dans les écoles. Cette année, Nidwald, le Valais, Argovie et Neuchâtel en ont fait de même. Des interventions similaires s’observent à Zoug et en Thurgovie. Dans d’autres cantons, l’interdiction a parfois été refusée au seul motif que ce sont les communes qui Les écoliers doivent-ils laisser leur smartphone à la maison? Réglementer clairement l’utilisation des smartphones à l’école, voire les interdire complètement: cette exigence politique se fait de plus en plus souvent entendre, y compris en Suisse. Elle se double d’une autre question: faut-il interdire les réseaux sociaux aux mineurs? sont compétentes pour légiférer. Nombre d’écoles ont édicté leurs propres règles, mais souvent sans interdire explicitement aux enfants d’emporter leur portable à l’école. Ainsi, les élèves doivent par exemple le déposer dans un endroit sécurisé avant le début des cours. Selon les établissements scolaires, l’objet y reste aussi pendant les pauses. Ce qui est certain, c’est que les appels à l’interdiction émanent de tous les camps politiques. En outre, leurs auteurs savent qu’une nette majorité de la population suisse est derrière eux. D’après une étude de l’institut suisse de recherche Sotomo, près de 80 % Le canton du Valais a banni les téléphones mobiles dans les classes: à l’école, les élèves déposent leur appareil au «garage des portables». Photo Keystone Revue Suisse / Février 2026 / N°1 14 Société

Les smartphones dérangent en classe. Mais ils font aussi partie de la vie des enfants. Même les billets de bus se trouvent souvent sur les smartphones. une aussi forte dépendance que l’alcool et le tabac. Interdire Instagram et TikTok aux jeunes? La première loi de ce type au monde s’applique depuis décembre 2025 en Australie, qui a interdit l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans. Le groupe Meta, propriétaire de Facebook et d’Instagram, a par conséquent dû désactiver les comptes des jeunes utilisateurs. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s’est elle aussi prononcée en faveur d’une limite d’âge, et plusieurs États européens planchent sur le sujet. Cette exigence pourrait également s’inviter dans la politique suisse. Les deux interventions parlemendes Suisses sont favorables à une interdiction du smartphone à l’école. À l’échelle nationale, la Suisse est encore loin d’adopter une loi dans ce domaine. Néanmoins, sur demande du Parlement fédéral, la Confédération doit se pencher sur le sujet. Le Parlement a approuvé deux interventions presque identiques de conseillères d’État Vertes, exigeant que la Confédération établisse un rapport à ce sujet. L’objectif est de déterminer comment l’État peut protéger les enfants et les jeunes d’une consommation excessive et nocive des réseaux sociaux, et ce qu’il pense d’une interdiction du smartphone à l’école. Ces interventions font d’ailleurs référence aux études susmentionnées. Promouvoir les compétences Mais que pensent les enseignants, les directions d’écoles et les spécialistes de l’adolescence d’une interdiction du portable à l’école? Peu de choses. En 2024, la faîtière suisse des enseignants (LCH) a déclaré que les études à ce sujet n’étaient pas unanimes. Que le succès de l’interdiction des smartphones à l’école dépendait fortement de la manière de l’appliquer et des mesures pédagogiques l’accompagnant. Que les écoles, en matière de smartphones et d’autres appareils numériques, devaient peser soigneusement les intérêts entre le contrôle et la promotion des compétences numériques. Les smartphones, avance la LCH, peuvent potentiellement entraîner une déconcentration, une dépendance et des risques comme le cyberharcèlement, mais offrent aussi d’importantes possibilités d’apprentissage. D’après la faîtière, une interdiction n’est pas porteuse. Pro Juventute, la fondation suisse pour les enfants et les jeunes, est également favorable à des solutions conformes aux besoins; les écoles devraient pouvoir conserver leur liberté pédagogique. Surtout, Pro Juventute plaide pour que les groupes concernés soient consultés à ce sujet. Si les enfants et les jeunes sont écartés des prises de décision, il est fort probable qu’ils contourneront les interdits: «Les élèves emportent par exemple un deuxième appareil à l’école ou utilisent leur téléphone en cachette.» Il faut également prendre les besoins des enfants et des jeunes au sérieux, souligne Pro Juventute: «Beaucoup ont besoin de leur téléphone sur le chemin de l’école, ou juste avant ou après les cours. Par exemple parce que leur billet de transport public s’y trouve, ou pour qu’ils puissent communiquer avec leurs parents. Une interdiction généralisée revient à ignorer la réalité de la vie des enfants et des jeunes et complique l’organisation autonome de leur quotidien.» Pour la fondation, il est évident qu’une interdiction pure et simple ne remplace pas l’éducation aux médias. Il est préférable de promouvoir les compétences des élèves en matière d’utilisation des médias numériques. Protéger la jeunesse des réseaux sociaux C’est également l’avis de la faîtière suisse des directions d’écoles. Son président, Thomas Minder, appelle néanmoins de ses vœux une intervention politique. Dans des médias suisses, il a déclaré qu’il fallait interdire l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs. Comme la loi suisse n’autorise les jeunes à voter et à gérer leur propre argent qu’à partir de 18 ans, Thomas Minder affirme ne pas comprendre qu’il n’en aille pas de même pour des programmes qui entraînent D’après Thomas Minder, de la faîtière suisse des directions d’écoles, il faut interdire l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs. Photo MAD Voir l’étude de Sotomo (en allemand seulement): www.revue.link/handy Mouvement de parents «Smartphone Free Childhood» (en anglais seulement): www.revue.link/phonefree taires déposées demandent à l’État non seulement de dire ce qu’il pense du bannissement des smartphones à l’école, mais aussi du fait d’interdire l’accès aux réseaux sociaux aux jeunes. D’ici à ce que le rapport soit prêt, le débat continuera vraisemblablement d’être vif: en Australie, deux écoliers ont fait recours en justice contre l’interdiction des réseaux sociaux peu avant l’entrée en vigueur de la nouvelle loi. Revue Suisse / Février 2026 / N°1 15

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