Revue Suisse 3/2026

L’agriculture, entre champs et marché mondial: comment s’approvisionne la Suisse? Suisse et UE: que contient le nouveau paquet d’accords? Au bord du vide: à Mürren, les extrêmes font partie de la vie JUILLET 2026 La revue des Suisses·ses de l’étranger

Photo: Son Tung Tran, pexels.com Les services consulaires partout, facilement accessibles depuis vos appareils mobiles Barcelona www.dfae.admin.ch Zum Abschalten: Gedanken hochfahren. Weiter denken. Besser leben. Die «NZZ am Sonntag» jetzt 3 Monate als E-Paper zum Preis von 1 (für 26 CHF statt 78 CHF): go.nzz.ch/sr La Suisse en poche SwissInTouch.ch L‘application pour la communauté des Suisses de l‘étranger swissintouch.ch Disponible exclusivement ici N’attendez plus, lisez! La version imprimée de la «Revue Suisse» est en retard, une fois de plus? Téléchargez le magazine sur votre tablette ou smartphone. L’application pour ce faire est gratuite et sans publicité. Vous la trouverez en recherchant «Swiss Review» dans votre magasin d’applications. REVUE SUISSE 

Certaines caractéristiques rendent la Suisse inimitable: les Alpes, la démocratie directe et, bien sûr, le fromage. Les Suisses qui vivent à l’étranger connaissent bien ce moment hors du temps, celui où l’on tombe sur un morceau de Gruyère, d’Emmentaler ou une plaque de chocolat suisse au supermarché, et où l’on a l’impression, le temps d’un instant, d’être revenu au pays. Mais à quel point notre alimentation est-elle encore suisse? La réponse est surprenante. La Suisse produit moins de la moitié des aliments qu’elle consomme. Plus d’une calorie sur deux provient directement ou indirectement de l’étranger. Cela étonne d’autant plus que l’agriculture fait partie des images d’Épinal de notre pays: des prés verdoyants, des vaches qui broutent et de petites fermes familiales dans un décor alpin. Cependant, cette image ne rend compte que d’une partie de la réalité. L’agriculture suisse est tiraillée entre la sécurité de l’approvisionnement, la protection de l’environnement, la rentabilité et les attentes de la société. Ce que nous mangeons n’est plus uniquement une question de goût. Pour certains, consommer de la viande fait partie des traditions, pour d’autres les produits d’origine animale appartiennent au passé. Si la Suisse importe de nombreux aliments, elle exporte son fromage dans le monde entier. Et si elle aime préserver son autonomie, elle est tout de même étroitement liée aux marchés mondiaux, surtout à l’Europe. Or, c’est bien de tout cela dont il est question dans les accords bilatéraux III négociés avec l’UE (page 24). L’objet profond des négociations n’est rien de moins que la fameuse question: quelle proximité la Suisse doit-elle entretenir avec l’UE pour conserver une économie forte, et quelle distance pour se sentir indépendante politiquement? Le débat sur la neutralité tourne lui aussi autour de l’autonomie dans un monde connecté et fragile (page 8). Et peut-être n’est-ce pas un hasard si toutes ces questions se cristallisent autour de l’agriculture. Ce qui arrive dans nos assiettes ne dépend pas seulement de la météo, de la terre ou des fermes du Plateau suisse, mais aussi des marchés, des traités et de nos relations avec le monde. La question de l’alimentation est toujours intimement liée à l’orientation politique de la Suisse. WALTER SCHMID, RÉDACTEUR EN CHEF 4 En profondeur L’agriculture, entre les champs et le marché mondial 8 Politique La neutralité en question Le chemin cahoteux de la démocratie numérique 14 Société Quand la violence s’exerce à huis clos 16 Extrêmes suisses La vie au bord du vide 19 Chiffres suisses Un peu plus de tout Actualités de votre région 20 Histoire Un morceau d’Antiquité dans le lac de Neuchâtel 22 Reportage Sur les traces des géants de la préhistoire 24 Nouvelles Questions et réponses sur le nouveau paquet d’accords avec l’UE 30 Nouvelles du Palais fédéral L’inscription au registre des Suisses de l’étranger garantit des droits politiques 32 SwissCommunity De l’étable à la politique mondiale Photo de couverture: Photo Keystone La «Revue Suisse», magazine d’information de la Cinquième Suisse, est éditée par l’Organisation des Suisses de l’étranger. Photo Wikimedia Revue Suisse / Juillet 2026 / N° 3 3 Éditorial Table des matières

4 CHRISTOF FORSTER Quand les jours raccourcissent et que les températures baissent, l’appétit des Suisses pour les mets consistants se creuse. Röstis, raclette et fondue figurent parmi les classiques. Et tout ce dont on a besoin pour les préparer vient de Suisse: le lait pour le fromage et les pommes de terre, qui font partie de l’alimentation de base du pays depuis longtemps. Aujourd’hui, il existe même du fromage végane, fabriqué en Suisse. Les plats et aliments consommés offrent une belle palette de couleurs, et l’on s’emmêle vite les pinceaux quand on essaie de saisir les flux financiers et commerciaux de l’agriculture suisse. Il s’agit d’un tableau compliqué, composé de paiements directs, de subventions, de droits de douane, de contingents d’importation et d’autres choses qui déterminent, à côté des goûts personnels, ce qui arrive dans nos assiettes. Voici cinq questions pour y voir plus clair. 1 La Suisse pourrait-elle devenir entièrement autosuffisante? Oui. C’est à cette conclusion que sont arrivés l’agro-écologue EPFZ Andreas Bosshard et d’autres auteurs dans une étude publiée en 2025. Ce résultat les a eux-mêmes surpris. La Suisse pourrait s’approvisionner entièrement ellemême en produits alimentaires. Elle pourrait même nourrir plus de 10 millions de personnes au lieu de seulement 4,2 millions aujourd’hui. Actuellement, son degré d’autosuffisance net s’élève à près de 50 %. Si l’on y ajoute le fourrage importé pour le bétail, on atteint 57 %. L’initiative «Pour une alimentation sûre» voudrait porter ce chiffre à 70 %. Entre les champs et le marché mondial: cinq questions sur l’agriculture suisse Peu de pays soutiennent leur secteur agricole autant que la Suisse. Ainsi, près de la moitié des aliments consommés sont produits à l’intérieur du pays. L’initiative sur l’alimentation, qui sera mise en votation le 27 septembre 2026, entend augmenter nettement cette part. L’auteur de l’étude propose neuf mesures qui pourraient être adoptées sans gros investissements. Le fourrage pour le bétail de rente constitue le levier le plus important. Au lieu de manger des fourrages concentrés et du maïs, les génisses devraient se contenter d’herbe des prés. Aujourd’hui, près de 60 % des terres agricoles en Suisse sont consacrées à la culture de fourrage, et le pays importe aussi des fourrages concentrés. Cette mesure permettrait de libérer de vastes surfaces, qui pourraient être utilisées pour nourrir la population. La quantité de lait produite baisserait, il est vrai, mais les besoins seraient tout de même couverts, indique l’étude, en raison de la surproduction actuelle. Le gaspillage alimentaire constitue un autre levier d’action. En le réduisant de moitié, la Suisse pourrait nourrir 1,8 million de personnes de plus. En outre, les déchets alimentaires recyclables pourraient être redonnés aux cochons. Cela aurait également un impact positif sur l’environnement et permettrait d’atteindre les objectifs climatiques et de réduire les émissions d’ammoniac. L’Union suisse des paysans, de son côté, pense qu’une autosuffisance complète est «totalement illusoire». Elle relève qu’au cours de la Deuxième Guerre mondiale, alors que la D’après une étude de l’EPFZ, la Suisse pourrait nourrir plus de 10 millions de personnes. Revue Suisse / Juillet 2026 / N° 3 4 En profondeur

Pour obtenir des paiements directs, les exploitations doivent respecter les exigences liées aux prestations écologiques requises. Des normes minimales très insuffisantes aux yeux des associations de protection de l’environnement. D’après le WWF, aucun des 13 objectifs environnementaux n’a été atteint. Malgré une tendance à la baisse, les quantités d’azote affectant des écosystèmes sensibles sont encore trop importantes, relève le monitoring agro-environnemental de la Confédération. La pollution par l’ammoniac recule aussi, mais elle dépasse toujours la valeur visée. Idem pour les pesticides. Si les valeurs mesurées baissent depuis 2019, elles sont remontées dans les cours d’eau en 2024. Le Parlement a déjà décidé de réduire de moitié les risques environnementaux liés à l’utilisation de produits phytosanitaires d’ici 2027. Suisse ne comptait que 4 millions d’habitants et davantage de surfaces agricoles, le degré d’autosuffisance, couplé au rationnement des aliments, s’élevait à près de 70 %. L’auteur de l’étude, Andreas Bosshard, concède que seul un petit nombre des mesures qu’il propose pourraient être mises en place par l’agriculture elle-même. La plupart des autres nécessiteraient le concours de l’industrie alimentaire, du commerce et des consommateurs. Il relève que les habitudes de consommation et les comportements actuels, qui sont responsables d’une grande partie des inefficacités dans le système alimentaire, ont été fortement influencées et partiellement causées par l’État depuis la Deuxième Guerre mondiale. En particulier en ce qui concerne la consommation d’aliments d’origine animale. Depuis des décennies, au moins 80 % des subventions agricoles vont à la production animale et seulement 20 % à la production végétale. Dans son rapport de 2022 sur l’«Orientation future de la politique agricole», le Conseil fédéral conclut aussi qu’il faudrait étendre la part de cultures destinées à l’alimentation humaine directe pour maintenir le degré d’autosuffisance du pays si sa population augmente. Il sera toutefois impossible d’atteindre l’autosuffisance complète, car nombre des ressources essentielles à l’agriculture viennent en grande partie de l’étranger, et notamment les engrais, les produits phytosanitaires, le diesel et les semences. 2 L ’agriculture suisse est-elle écologiquement performante? Dans son dernier rapport relatif aux objectifs environnementaux pour l’agriculture, qui remonte à 2016, la Confédération a brossé un tableau contrasté. Son analyse a porté sur le degré de réalisation des objectifs dans les domaines de la biodiversité, des émissions de gaz à effet de serre, du phosphore et des produits phytosanitaires. Depuis, les objectifs environnementaux et les progrès réalisés n’ont plus fait l’objet d’une étude synthétique systématique. Pour les spécialistes, il s’agit là d’une grande lacune, qui empêche de se faire une vue d’ensemble cohérente. Seuls certains aspects font l’objet de mises à jour et d’analyses. Les objectifs de l’initiative sur l’alimentation L’initiative populaire «Pour une alimentation sûre» exige un degré d’autosuffisance en produits alimentaires d’au moins 70 %. Cet objectif devra être atteint en dix ans. Cela signifie que l’alimentation devrait devenir plus végétale. En outre, l’initiative demande la préservation des ressources en eau souterraine et la promotion d’une agriculture et d’un secteur agroalimentaire durables. Elle est portée, entre autres, par Franziska Herren, de l’association «Une eau propre pour tous», qui avait déjà participé au lancement de l’initiative «Pour une eau potable propre», refusée en juin 2021. Le Conseil fédéral et le Parlement rejettent cette nouvelle initiative sans contre-projet. Le peuple se prononcera le 27 septembre 2026. (CF) D’après le WWF, la performance écologique de l’agriculture suisse est mauvaise. Revue Suisse / Juillet 2026 / N° 3 5

Les marchandises importées polluent davantage l’environnement que les produits locaux: c’est la conclusion tirée par l’institut de recherche Agroscope, qui s’est appuyé sur l’exemple des pommes de terre en établissant des comparaisons avec l’Allemagne, la France, la Hollande et l’Italie. En ce qui concerne les produits d’origine animale, les résultats se sont avérés moins clairs. La biodiversité, en revanche, est restée stable. Face au recul historique enregistré auparavant, la Confédération, dans son Rapport agricole de 2025, relève que cela peut être interprété comme un signe positif. Néanmoins, la biodiversité demeure toujours très faible. Il reste donc une marge de progression importante en matière de durabilité écologique. Une étude récente de l’Agroscope montre qu’un système alimentaire bien plus respectueux de l’environnement et plus sain pour la population, avec un taux d’autosuffisance plus élevé, est possible. 3 Les petits paysans sont-ils majoritaires dans l’agriculture? En comparaison internationale, l’agriculture suisse se distingue par ses exploitations familiales de relativement petite taille. En moyenne, chaque exploitation possède une surface utile de 22 hectares. La plupart des pays de l’UE affichent des surfaces d’exploitation nettement plus importantes en moyenne. Rien ne définit précisément ce qu’est une petite exploitation. Les petits paysans cultivent généralement une surface de moins de 10 hectares. Il y a 13’213 exploitations de ce type en Suisse (pour 47’075 exploitations agricoles au total en 2024). Quelque 5 % des exploitations possèdent même une surface de moins d’un hectare. La majorité des exploitations (12’380) comptent entre 10 et 20 hectares (2024). La part des grandes exploitations s’étendant sur plus de 50 hectares s’élève à près de 7 %. L’exploitation agricole classique est une ferme familiale gérée à titre d’activité principale ou accessoire. Le plus souvent, tous les membres de la famille y travaillent et ce, sur plusieurs générations. L’agriculture suisse est toutefois en mutation depuis un certain temps. Chaque année, 1 à 1,5 % des exploitations disparaissent. Rien qu’en 2025, 805 fermes ont mis la clé sous le paillasson. Les surfaces agricoles sont généralement rachetées par les exploitations voisines, ce qui fait que la surface utile moyenne ne cesse de grossir. Depuis 2000, elle a augmenté d’environ 50 %. 4 À combien s’élève le financement de l’État dans la production alimentaire? La Suisse subventionne massivement la production de denrées alimentaires et notre agriculture fait partie des mieux soutenues au monde. Cela répond à une volonté politique. Sur chaque franc touché par les agriculteurs, la moitié environ provient de l’État. Il s’agit de subventions, comme les paiements directs, ou de prix à la consommation plus élevés en raison des droits de douane. D’après une estimation du think tank libéral Avenir Suisse, le protectionnisme agricole de la Suisse coûte chaque année près de 3 milliards. À cela s’ajoutent les contributions de la Confédération pour la production et la promotion des ventes, par exemple les suppléments pour le lait transformé en fromage. Ces aides s’élèvent chaque année à quelque 500 millions de francs, qui s’additionnent aux 2,8 milliards des paiements directs (2024). Autrement dit, chaque habitant débourse en moyenne 300 francs à titre de paiement direct pour l’agriculture. Plus environ 40 francs pour l’industrie laitière, La Suisse subventionne massivement la production alimentaire et notre agriculture fait partie des mieux soutenues au monde. Revue Suisse / Juillet 2026 / N° 3 6 En profondeur

quelle que soit la quantité de produits laitiers qu’il consomme. Une partie des subventions est liée à la fourniture de biens publics, par exemple la protection des paysages cultivés ou plus de biodiversité. Il existe aussi des subventions cachées. Les économistes évoquent par exemple les taux réduits de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), dont l’agriculture profite directement, pour les prestations liées au travail de la terre comme l’ensemencement ou le labourage, ou indirectement, les denrées alimentaires étant soumises à un taux de TVA de seulement 2,6 %. Ces prestations sont considérées comme faisant partie des besoins de base. Comme tous les groupes de la population n’y ont pas recours dans la même mesure, cela engendre des distorsions, des inefficacités et des iniquités sociales. Les ménages à fort revenu bénéficient aussi de ces allègements, car ils ont tendance à acheter des aliments plus chers. Ils en profitent donc même davantage. Selon les économistes, cette abondance de subventions et de réductions fiscales entraîne des distorsions qui maintiennent artificiellement le changement structurel et ont des effets négatifs sur le climat et l’environnement. Les experts doutent du fait qu’une autosuffisance étendue soit possible en cas de crise. 5 L’alimentation est-elle une nouvelle religion? L’initiative sur l’alimentation veut renforcer l’autosuffisance et promouvoir davantage les aliments d’origine végétale. Ce type d’argument enflamme rapidement le débat. L’alimentation est en quelque sorte devenue une religion. Pas en ceci qu’elle répondrait aux questions existentielles comme «Y a-t-il une vie après la mort?» ou «D’où venons-nous?», mais dans le sens où, pour les personnes qui y accordent une grande importance, elle forge une identité qui va bien au-delà de l’alimentation. Adopter un régime végétarien ou végane peut devenir une philosophie débordant sur de nombreux domaines. Tout comme manger de la viande est devenu une posture politique pour certains. Car la question touche au bienêtre animal, à la durabilité, à la protection de l’environnement, au changement climatique, au mode de vie, à l’individualisme, bref à toute une vision du monde que l’on peut relier à l’alimentation. On ne dit plus «Je mange végane», mais: «Je suis végane». Ou: «Je suis carnivore.» Pourtant, il ne s’agit là que d’un des traits qui font un être humain. Ainsi, les discussions autour des préférences alimentaires peuvent rapidement devenir périlleuses. L’idéologie pourrait constituer un autre parallèle avec la religion. Des règles strictes déterminent les actions: dans la religion, on appelle cela des dogmes. Comme la foi, l’alimentation peut aussi donner un sentiment d’appartenance. On se sent proche des gens qui pensent la même chose que nous, et on évite les autres. Au XXe siècle encore, les mariages entre protestants et catholiques étaient socialement mal vus et presque impossibles. Aujourd’hui, certains véganes refusent de vivre en couple avec un carnivore. Certains véganes sont persuadés de contribuer à sauver la planète par leur régime alimentaire. Certains carnivores sont convaincus qu’il est de leur bon droit de manger autant de viande que possible, puisque l’être humain s’est toujours nourri de produits d’origine animale. Parfois, ils reçoivent de la part des végétariens des leçons de morale, contre lesquelles ils se rebiffent. Comme les religions, l’alimentation a ses promesses de salut: la santé, la pureté et l’intégrité morale. Ce qui complique parfois les repas pris en commun. Comme la foi, l’alimentation peut donner un sentiment d’appartenance. Revue Suisse / Juillet 2026 / N° 3 7

THEODORA PETER Le père spirituel de l’initiative «Sauvegarder la neutralité suisse» est Christoph Blocher, doyen de l’UDC et ancien conseiller fédéral. Il s’est piqué du fait qu’en 2022, après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le Conseil fédéral avait repris les sanctions adoptées par l’UE contre Moscou, notamment des sanctions financières, un gel des avoirs ou des interdictions d’importation et d’exportation. Avec cette «rupture de la neutralité», la Suisse est devenue ellemême une belligérante «par pur opportunisme», affirmait le politicien, qui considérait que la Suisse avait perdu sa crédibilité en tant que médiatrice neutre («Revue» 6/2022). Cette initiative populaire sur la neutralité a été lancée par Pro Suisse, l’organisation qui a succédé à l’Action pour une Suisse indépendante et neutre (ASIN), fondée par Christoph Blocher il y a 40 ans. Ses auteurs veulent faire inscrire dans la Constitution une «neutralité perpétuelle et armée» et interdire à la Suisse d’adhérer à toute alliance militaire ou défensive. Le pays pourrait tout au plus coopérer avec une alliance comme l’OTAN, mais seulement s’il était visé Stricte ou flexible? La neutralité en question La neutralité fait partie de l’identité de la Suisse. Mais doit-elle être interprétée de façon stricte? Oui, selon l’association conservatrice de droite Pro Suisse, qui a lancé une initiative radicale à ce sujet. Le peuple se prononcera le 27 septembre 2026. par une attaque militaire directe. L’initiative proscrit explicitement les «mesures coercitives non militaires contre un État belligérant», telles que celles prises par la Suisse contre la Russie. Seule exception: les sanctions adoptées par le Conseil de sécurité de l’ONU. Dans le cas de la guerre en Ukraine, la Russie, en tant que membre permanent, a utilisé son droit de veto pour empêcher que des résolutions soient prises dans ce sens. Le Conseil fédéral avait justifié sa reprise des sanctions économiques de l’UE contre la Russie par des violations du droit international humanitaire. «Faire le jeu d’un agresseur n’est pas neutre» avait déclaré Ignazio Cassis (PLR), alors ministre des affaires étrangères. En revanche, le gouvernement avait refusé de livrer des armes L’ancien conseiller fédéral Christoph Blocher (au centre), ici présent lors du dépôt de l’initiative sur la neutralité en avril 2024 à Berne, veut faire inscrire une définition stricte de la neutralité dans la Constitution. Photo Keystone D’après un sondage, la majorité des Suisses souhaitent que leur pays puisse prendre des sanctions contre des États tiers en cas de violation du droit international. Revue Suisse / Juillet 2026 / N° 3 8 Politique

Des exportations d’armes controversées Les Suisses n’ont pas fini de réfléchir à la neutralité, même après la votation sur l’initiative à ce sujet. En effet, il est prévu qu’ils se prononcent fin novembre sur une modification de la loi sur le matériel de guerre, contre laquelle les partis de gauche ont déposé un référendum pour s’opposer à l’assouplissement prévu dans le domaine des exportations d’armes suisses. En décembre 2025, la majorité bourgeoise du Parlement avait décidé cette révision pour offrir davantage de débouchés à l’industrie d’armement suisse. L’idée est qu’à l’avenir, la Suisse puisse exporter du matériel de guerre dans 25 États occidentaux – dont les États-Unis, l’Argentine, le Japon et des pays de l’UE et de l’OTAN –, même s’ils sont impliqués dans un conflit armé. Il s’agirait là d’un renoncement aux règles d’exportation jusqu’ici restrictives, qui visent à empêcher que des armes suisses n’arrivent par des moyens détournés dans des pays en proie à la guerre civile ou aux mains d’organisations terroristes. Certes, le Conseil fédéral peut mettre son veto aux exportations d’armes s’il estime que les intérêts de la Suisse en matière de politique étrangère, de sécurité ou de neutralité sont menacés. Mais pour les opposants, le risque demeure que des armes suisses circulent de manière incontrôlée dans le monde entier. En ce qui concerne l’Ukraine, l’assouplissement prévu ne change rien: sous la pression de l’UDC, le Parlement a maintenu l’interdiction de livrer du matériel de guerre suisse à Kiev. (TP) principe de la neutralité, mais ne veulent pas changer la pratique actuelle. Ainsi, une grande majorité approuve le fait que la Suisse ne s’implique pas militairement dans les conflits d’autres États. Mais une majorité tout aussi nette souhaite que la Suisse puisse prendre des sanctions contre des États tiers en cas de violation du droit international. Lors d’un sondage mené en novembre 2025, l’initiative sur la neutralité était en mauvaise posture: seuls 39 % des sondés s’y disaient favorables ou plutôt favorables. 58 % rejetaient le projet ou s’y disaient plutôt défavorables. Seuls 3 % restaient indécis. À la clôture de la rédaction, aucun nouveau sondage n’avait été mené sur les intentions de vote. Le peuple tranchera le 27 septembre 2026. Le même jour, il se prononcera aussi sur l’initiative sur l’alimentation (voir «En profondeur», pp. 4–7). ou du matériel de défense à l’Ukraine attaquée. En tant que pays neutre et en vertu du droit international de la neutralité, la Suisse n’a le droit de ne favoriser aucun belligérant. Aujourd’hui, le Conseil fédéral continue de respecter rigoureusement ce principe d’égalité de traitement, bien que cela affaiblisse en fin de compte l’efficacité des sanctions contre l’agresseur. Le Parlement veut une marge de manœuvre La Constitution fédérale ne contient aucune définition explicite de la neutralité suisse. Elle oblige en revanche le Parlement et le gouvernement à prendre «les mesures nécessaires pour préserver la sécurité extérieure, l’indépendance et la neutralité de la Suisse». Le Conseil fédéral estime que cela est suffisant. Depuis la création de l’État fédéral, en 1848, le pays a toujours sciemment renoncé à préciser la neutralité, a relevé Ignazio Cassis lors du débat sur l’initiative au Parlement. Cette flexibilité, a-t-il souligné, est nécessaire et efficace depuis 175 ans. «La neutralité est un instrument, pas une fin en soi.» La majorité du Parlement s’oppose aussi à l’initiative de Pro Suisse. Elle estime que, dans un monde incertain, il ne faut pas restreindre la marge de manœuvre de la Suisse en matière de politique étrangère. Le projet clarifie les choses, mais les fige aussi, a déclaré la conseillère nationale PLR Maja Riniker (AG) au cours du débat. «Dans un monde connecté, la neutralité sans la coopération est une illusion.» L’idée la plus contestée de l’initiative est l’interdiction des sanctions économiques contre les pays belligérants. Si la Suisse n’avait pas soutenu les sanctions de l’UE contre la Russie, «nous serions pratiquement devenus la tête de pont de Poutine en Europe», a rappelé le conseiller national PS Jon Pult (GR). L’initiative n’est soutenue que par l’UDC, qui souhaite fixer des limites strictes au gouvernement dans l’interprétation de la neutralité. Pour le parti, la préservation de la neutralité requiert du courage et de la fermeté. «Notre rôle n’est pas de hurler avec les loups, mais de garder la porte ouverte aux négociations», a déclaré Céline Amaudruz, représentante genevoise de l’UDC. La population pour le statu quo Qu’en pense la population? Une enquête publiée au début de 2026 par l’institut de recherche Sotomo montre que les Suisses sont favorables au Le ministre des affaires étrangères, Ignazio Cassis (PLR), a plaidé pour la flexibilité devant le Parlement: «La neutralité est un instrument, pas une fin en soi.» Photo Keystone Revue Suisse / Juillet 2026 / N° 3 9

EVELINE RUTZ La panne a fait grand bruit: le 8 mars 2026, des problèmes techniques se sont produits lors d’un essai de vote électronique à Bâle-Ville. 2048 voix de Suisses de l’étranger et de personnes en situation de handicap sont bien arrivées dans l’urne électronique, mais celle-ci n’a pas pu être décryptée au moyen du code prévu. Son contenu est resté inaccessible et n’a donc pas été comptabilisé («Revue» 2/2026). Ces votes n’auraient cependant pas pu modifier l’issue du scrutin, et les décisions populaires n’ont donc pas été faussées. La Chancellerie de Bâle-Ville et la Chancellerie fédérale (ChF) ont immédiatement indiqué que le problème ne résidait pas dans le système d’e-voting. Dans les cantons ayant participé à l’essai, Saint-Gall, Thurgovie et les Grisons, les bulletins électroniques ont pu être dépouillés normalement. Il n’y a qu’à Bâle que l’accès au moyen d’une clé USB n’a pas fonctionné. D’après des experts, cela pourrait être dû à une erreur humaine. Une analyse externe devra faire la lumière sur l’incident. Bâle-Ville a décidé de renoncer à tout autre essai jusqu’à la fin de l’année. Les trois autres cantons pilotes ont reproposé le vote électronique le 14 juin 2026, non sans avoir vérifié auparavant leurs processus de décryptage de l’urne numérique. Ils ont également utilisé d’autres supports de stockage en plus des clés USB. La ChF, estimant qu’il était «très invraisemblable» qu’un incident similaire à celui de Bâle-Ville se répète, leur avait donné son feu vert pour procéder à d’autres essais. Il reste des embûches sur le chemin de la participation électronique Un revers pour l’e-voting et de petits pas en direction de l’e-collecting: les Suisses de l’étranger ​ pourraient participer plus facilement aux décisions politiques par la voie numérique. Mais ils devront continuer de patienter. Une perte nette de confiance Cette panne réenflamme néanmoins un débat qui agite la Suisse depuis plus de 20 ans. Elle renforce les convictions des adversaires de l’e-voting. «Les risques sont trop importants», déclare Rahel Estermann, codirectrice de Société Numérique, en soulignant que dans les élections et les votations, le plus haut niveau de sécurité doit être garanti. D’une part, il convient de préserver le secret du vote. D’autre part, il faut pouvoir retracer les voix individuellement, et le résultat collectivement. Satisfaire à ces trois exigences en même temps, affirme Rahel Estermann, est presque impossible techniquement. Il suffit d’une petite panne pour que le résultat de tout un scrutin soit entaché de Lors de la votation du 8 mars 2026 à Bâle-Ville, seuls les bulletins sur papier ont pu être comptabilisés. L’urne numérique n’a pas pu être décryptée. Cet incident relance le débat sur l’e-voting. Photo Keystone Revue Suisse / Juillet 2026 / N° 3 10 Politique

soupçons. L’incident de Bâle a causé d’énormes dégâts, déclare le politologue Michael Herrmann à la SRF. «Il a détruit la confiance de la population et fait reculer tout le processus de plusieurs années.» Certains Suisses de l’étranger n’ont pas caché leur colère. On nous prive de la possibilité de nous exprimer, peste une Suissesse vivant en France. «Nous nous sommes battus longtemps pour obtenir ce droit.» Les partisans du vote électronique insistent sur le fait que les droits de participation doivent être garantis. Ils avancent que l’essai pilote lancé en 2023 s’est bien déroulé dans près de 300 scrutins, et qu’il s’agit à présent d’en tirer les bonnes leçons. L’incident, d’après eux, contribuera à améliorer le système d’e-voting. Le canton de Lucerne souhaite lui aussi le tester dès septembre 2026. Grâce à l’e-ID, acceptée de justesse en septembre 2025, l’e-voting pourrait fonctionner un jour de manière intégralement numérique. Il est prévu que l’identité électronique soit disponible à compter du 1er décembre 2026. La Confédération voulait la lancer dès l’été, mais après les doutes émis par le Contrôle fédéral des finances, elle a décidé de prendre des mesures supplémentaires en matière de protection et de sécurité des données. Plus efficaces, plus sûres et plus fiables L’e-ID délivrée par l’État pourrait en outre être utilisée dans le cadre de l’e-collecting: elle permettrait de vérifier la validité de signatures en quelques clics. Cela simplifierait nettement la tâche des comités, des communes et de la ChF, qui pourraient par exemple renoncer à l’envoi des formulaires par courrier. Ils seraient informés en temps réel du nombre de signatures authentifiées et pourraient planifier leurs travaux en conséquence. Les citoyens, quant à eux, profiteraient du fait que leurs données soient mieux protégées et transmises en toute sécurité. C’est la raison pour laquelle l’e-collecting est revenu à l’ordre du jour politique en 2024. Le scandale lié aux signatures falsifiées par des sociétés de récolte («Revue» 1/2025) a poussé à améliorer le système des formulaires sur papier. Le but n’est pas de transférer tout le processus en ligne: les récoltes pourront continuer à se faire dans l’espace public. Mais grâce aux possibilités numériques, elles deviendront plus efficaces, plus transparentes et plus sûres. Savoir-faire et avis Au Palais fédéral, cinq groupes parlementaires sur six sont favorables à un système numérique. Seul celui de l’UDC ne l’est pas. Les autres fractions veulent qu’un essai pilote démarre rapidement. La ChF est en train d’en préparer un, en impliquant des cercles aussi larges que possible afin de trouver une solution rassembleuse. En août 2025, la ChF a lancé un processus participatif, une démarche qui a fait ses preuves dans le cas de l’e-ID. Elle organise régulièrement des événements en ligne, où des connaissances scientifiques, un savoir-faire technique, des expériences, des avis et des idées sont échangés. Elle a aussi créé une plate-forme en ligne pour les échanges écrits. Le chancelier de la Confédération, Viktor Rossi, s’appuie sur ce dialogue pour définir les jalons du système d’e-collecting. Les premières décisions concerneront la réalisation technique. Ce projet suscite aussi des questions d’ordre réglementaire, politique et organisationnel. Créer une plate-forme de récolte neutre, par exemple, n’est pas une mince affaire. Celle-ci devrait fournir des informations transparentes sur les initiatives populaires et les référendums tout en s’abstenant de prendre position. Elle devrait être conçue de sorte qu’aucun intérêt ne puisse être mis en avant de manière privilégiée. Les experts pensent que les récoltes de signatures se multiplieront à l’avenir, et que les réseaux de la société civile pourraient peser davantage qu’aujourd’hui sur les débats politiques. Les premières expériences se feront au niveau cantonal. Le canton de Saint-Gall a mis sur pied son propre système, qu’il commencera à utiliser bientôt. Genève en est à la phase de conception. Techniquement, l’e-collecting est plus facile à mettre en place que l’e-voting, explique Rahel Estermann, qui insiste sur l’importance d’une approche sûre, open source et peu gourmande en données. À ses yeux, la voie numérique faciliterait la participation. Les Suisses de l’étranger et les personnes en situation de handicap en profiteraient tout particulièrement. «L’e-collecting renforcerait la démocratie.» Les Suisses de l’étranger sont autorisés à signer des initiatives populaires ou des référendums s’ils sont inscrits au registre des électeurs. Actuellement, c’est le cas de 246’624 d’entre eux. Aucun chiffre concret n’est relevé sur la participation des Suisses de l’étranger aux récoltes de signatures. Aujourd’hui, les signatures récoltées pour les initiatives populaires et les référendums sont remises à la Chancellerie fédérale dans des cartons. L’e-collecting simplifierait la participation des Suisses de l’étranger. Photo Keystone Revue Suisse / Juillet 2026 / N° 3 11

1 2 3 Comme son compatriote genevois Nicolas Bouvier, Ella Maillart est l’un des grands voyageurs suisses du XXe siècle. De 1932 à 1939, avant que le monde ne s’enfonce dans une guerre totale, cette aventurière issue d’une bonne famille a écumé l’URSS, l’Iran, l’Afghanistan, la Chine et le reste de l’Asie, centrale en particulier. Ses images retracent le parcours d’une femme intrépide. Comme ces scènes de rue à Moscou, alors que derrière le rideau, Staline fait régner la terreur. Voici ensuite Ella Maillart passant un col à plus de 4800 mètres d’altitude. La voilà encore dans des déserts du Turkestan chinois, à une époque où les Occidentaux traversant ces régions se comptaient sur les doigts de la main. L’exposition lausannoise présente une sélection de tirages réalisés pour l’occasion. Ceux-ci sont issus d’archives offertes en 1988 par Ella Maillart à Photo Elysée et à l’Université de Genève. Des notes de l’aventurière rédigées en marge des photographies ponctuent la visite. L’exposition éclaire les événements historiques auxquels la Genevoise assiste: la soviétisation de l’Asie centrale, la transformation de la Chine après la chute du régime impérial et la création du Mandchoukouo – État situé en Mandchourie et contrôlé par le Japon. La lecture croisée des photographies et des notes révèle un regard sur le monde empreint d’une profonde humanité. Les images sont inscrites au registre Mémoire du monde de l’UNESCO. STÉPHANE HERZOG Exposition: Ella Maillart Récits photographiques Jusqu’au 1er novembre 2026 au Photo Elysée, Place de la Gare 17, 1003 Lausanne Des photos et des notes d’Ella Maillart nous plongent dans l’aventure Revue Suisse / Juillet 2026 / N° 3 12 Images

1 Ella Maillart prête son Leica. Photo Succession Ella Maillart et Photo Elysée, Lausanne. 2 Ella Maillart, La nouvelle voie ferroviaire entre Nanyo et Ninguta, à l’ouest de Vladivostok, 1934, Corée Japonaise. Photo Succession Ella Maillart et Photo Elysée, Lausanne. 3 Des patineurs devant la Cité interdite, 1935, Pékin, République de Chine. Photo Succession Ella Maillart et Photo Elysée, Lausanne. 4 Un portrait d’Ella Maillart dans les travées de Photo Elysée. La Genevoise s’est éteinte le 27 mars 1997, à Chandolin (VS), à l’âge de 94 ans. Photo Elysée, Lausanne 5 Des images en noir et blanc venues du bout du monde. Photo Elysée, Lausanne 6 Dans le désert du Tsaïdam, à 3000 mètres d’altitude, fin mai 1935. Mont Kitin Kara, dans la chaîne des Kuen Lun, au Qinghai, en République de Chine. Photo Succession Ella Maillart et Photo Elysée, Lausanne. 7 Ella Maillart, Ma rue – Ostojenka, 1930, Moscou, République socialiste fédérative soviétique de Russie, URSS. Photo Succession Ella Maillart et Photo Elysée, Lausanne. 8 Ella Maillart, Rémouleur ukrainien, 1930, Moscou, République socialiste fédérative soviétique de Russie, URSS. Photo Succession Ella Maillart et Photo Elysée, Lausanne. 4 6 7 8 5 Revue Suisse / Juillet 2026 / N° 3 13

SUSANNE WENGER Binningen (BL): le 13 février 2024 vers midi, un homme de 41 ans frappe son épouse de 38 ans au visage et l’étrangle dans leur maison. Il découpe le cadavre pour le faire disparaître. Le couple, parent de deux enfants en bas âge, était sur le point de se séparer. Corcelles (NE): dans la nuit du 20 août 2025, une femme de 47 ans et ses deux filles meurent poignardées chez elles. L’ex-mari, âgé de 52 ans, attire rapidement l’attention des enquêteurs. Grabs (SG): le 26 avril 2026, une femme de 71 ans succombe dans sa villa. La police arrête son époux, âgé de 67 ans. Trois lieux, trois années, trois meurtres. Qui montrent à quel point le cadre domestique peut être dangereux pour des femmes de tout âge, même dans un pays aussi paisible que la Suisse. La violence exercée par les conjoints ou ex-conjoints commence peu à peu à interpeller la société et le monde politique, mais ces crimes ne sont plus des actes isolés depuis longtemps. En Suisse, une femme meurt toutes les deux à trois semaines en moyenne dans un contexte de violence domestique. En 2025, avec 25 femmes et filles tuées, un nouveau record a été atteint depuis qu’on a commencé, en 2009, à recenser ces meurtres séparément. En tout, 55 homicides ont été commis en Suisse l’an dernier. Le gouvernement s’inquiète La violence domestique n’épargne pas les hommes. Mais pour ce qui est des meurtres, le tableau est clair: plus de 90 % des victimes sont des femmes, les auteurs étant majoritairement des hommes. Le chiffre record de 2025 a inquiété le gouvernement. «Cela ne peut pas continuer ainsi», a déclaré la ministre de l’intérieur, Elisabeth Baume-Schneider. Le ministre de la justice, Beat Jans, a souligné qu’aucun autre délit ne fait autant de victimes que la violence contre les femmes. Au milieu de 2025 déjà, une commission de représenFéminicides en Suisse: la violence à huis clos Le nombre de meurtres commis sur des femmes dans le contexte domestique a atteint un nouveau record en 2025. La Confédération et les cantons ont pris des mesures pour freiner cette violence et mieux protéger les victimes. Mais la Suisse en fait-elle assez? tants de la Confédération, des cantons et des communes a arrêté des mesures urgentes. Les régions ont par exemple été invitées à collaborer pour offrir des places aux femmes dans les refuges. Nora Markwalder, professeure de droit pénal à l’Université de Saint-Gall, ne constate aucune hausse durable du nombre de féminicides. Mais elle trouve tout de même cette «tendance stable» préoccupante. Tandis que les meurtres entre hommes, commis lors de sorties, de disputes ou dans le milieu criminel, ont fortement reculé en Suisse ces dernières décennies, le nombre de femmes tuées par leur Ne pas oublier la victime: pendant le procès d’un conjoint en mai 2026 près de Bâle, une chaîne humaine s’est formée devant le tribunal pour rendre hommage à la femme assassinée. Photo Keystone En 2025, 25 femmes et filles ont été tuées: il s’agit là d’un nouveau record. En tout, 55 homicides ont été commis en Suisse l’an dernier. Revue Suisse / Juillet 2026 / N° 3 14 Société

Critiques et exigences Les défenseurs des droits des femmes et les partis de gauche reprochent à la Suisse de ne pas appliquer assez rigoureusement la Convention d’Istanbul, malgré les progrès accomplis. Les refuges pour les femmes manquent d’argent, et la protection des femmes varie fortement d’un canton à l’autre. À droite, l’UDC estime que la violence domestique est surtout un problème de migrants. Elle exige des peines plus lourdes et des expulsions systématiques. La Confédération et les cantons prévoient de déployer une nouvelle stratégie nationale contre la violence domestique et sexuelle en 2027 afin d’harmoniser les mesures et de tenir compte de la violence numérique. Le Parlement a en outre commandé une étude de faisabilité pour une tenue de statistiques sur les féminicides, y compris hors du contexte domestique. Un procès marquant Dans l’affaire de Binningen, le procès de première instance s’est tenu en mai 2026. Il a fait apparaître la dynamique destructrice de la violence domestique. La Cour pénale de Bâle-Campagne a condamné l’époux à la perpétuité pour assassinat et atteinte à la paix des morts, estimant que, mortifié par la perspective d’une séparation et mû par un besoin de contrôle, par la vengeance et la colère, ce dernier avait aussi tué sa femme pour dissimuler les faits de violence conjugale. Le président du tribunal a parlé d’un problème de société: «Il s’agit là d’un féminicide.» Des membres de la famille, des amis et des militantes ont rendu hommage à la victime en formant une chaîne humaine devant le tribunal. conjoint est resté constant. «Cela interroge», note la criminologue. Pas un «drame familial» Le terme de «féminicide» fournit une piste de réflexion. Popularisé dans les années 1970 par la sociologue américaine Diana Russell, il renvoie à la dimension sociétale de ces crimes. D’après une définition de l’ONU de 2012, les féminicides sont les meurtres commis sur des femmes dans un contexte domestique. Des analyses montrent qu’ils sont souvent liés, chez leurs auteurs, à une volonté de domination, un sentiment de possession et des stéréotypes de genre. Les séparations sont des phases à haut risque. «Près de la moitié des meurtres sont commis pendant ou après la séparation», explique Nora Markwalder. En Suisse, le féminicide n’est pas un terme juridique. Des groupes de défense des droits des femmes, des responsables politiques et le projet de recherche stopfemizid.ch l’utilisent depuis quelque temps pour mettre ces affaires en lumière. Les médias et les autorités l’emploient aussi de plus en plus. Pour Nora Markwalder, il décrit la réalité: «Il s’agit d’un meurtre, pas d’un drame familial ou d’un crime passionnel, comme on le désignait souvent auparavant pour minimiser sa gravité.» Nouveau numéro d’aide aux victimes La Suisse a longtemps estimé que ce qui se passait chez les gens ne concernait pas l’État. La violence domestique – viols, voies de fait et menaces – n’est un délit officiel que depuis 2004. Des politiciennes de tous bords se sont battues pour que des mesures soient prises contre la violence faite aux femmes. En ratifiant la Convention d’Istanbul en 2018, la Suisse s’est engagée à agir. Une «feuille de route» de la Confédération et des cantons a porté de premiers fruits: au printemps de 2026, une ligne nationale d’aide aux victimes a été mise en place, le 142. Les cantons ont renforcé leur gestion des menaces pour détecter précocement la violence. Car le féminicide est souvent le point final d’une spirale de violence, comme l’a montré une analyse de la Confédération. Désormais, la police s’adresse de manière ciblée aux auteurs de violences. Des cantons testent le bracelet électronique pour interdire les contacts. La Confédération a lancé une campagne de prévention afin de sensibiliser la population à la violence domestique. Des modifications législatives sont envisagées, notamment dans le droit régissant la détention d’armes. En 2025, une étude de l’Université de Saint-Gall a montré que les meurtres domestiques sont souvent commis au moyen d’armes à feu en Suisse, surtout si les auteurs sont âgés. Il faut savoir que les Suisses peuvent conserver leur arme militaire même après avoir été libérés de l’obligation de servir. Le nombre de meurtres a fortement reculé en Suisse, mais ceux commis sur des femmes par leur conjoint est resté stable. «Cela interroge», déclare Nora Markwalder, professeure de droit pénal. Photo MAD Revue Suisse / Juillet 2026 / N° 3 15

DÖLF BARBEN Au cœur de Mürren se trouve une placette où les touristes aiment à s’installer pour prendre des photos. Y compris ce jour-là. Une jeune femme secoue ses cheveux longs vers l’avant, puis vers l’arrière, affichant un sourire radieux devant le décor imposant. Sa compagne l’immortalise avec son smartphone. À côté, une mère s’approche avec son jeune fils. «Attention, prévient-elle, il n’y a pas de rambarde.» Cette femme fait preuve d’une prudence quelque peu excessive, car il n’y a pas de danger à cet endroit. Pas encore. Depuis ce point de vue, un sentier abrupt descend à travers un pré. Après une centaine de mètres, on atteint une clôture de planches avec un portail. C’est par là qu’on gagne le précipice. Le portail est ouvert. De l’autre côté de la clôture se trouve une plateforme pour les base-jumpers, ces casse-cous qui sautent dans le vide depuis les rochers, équipés de parachutes. Si, d’une main, on se tient à la clôture et qu’on étire la tête, on peut apercevoir le fond de la vallée. La station inférieure du téléphérique. Des places de parc. Des rues. Des maisons. Des voitures. Tout semble incroyablement petit, mais aussi étrangement proche. C’est angoissant au plus haut point. À travers le toit Mürren se situe dans la vallée de Lauterbrunnen, non loin d’Interlaken. Le village trône au sommet d’une paroi verticale, partiellement en surplomb. En Suisse, il n’y a probablement aucune autre localité qui soit placée de manière aussi exposée au-dessus du vide. Le nouveau téléphérique illustre bien la situation exceptionnelle de Mürren: il s’agit du plus raide du monde. Lorsqu’il se met en marche, on a l’impression d’être tiré vers le haut par les cheveux. Les cabines des téléphériques ordinaires quittent la station inférieure par l’avant. Ici, elles Au bord du vide Une situation topographique extrême, des sportifs qui repoussent les limites et, depuis peu, un téléphérique spectaculaire: à quoi ressemble la vie à Mürren (BE), au bord d’un vertigineux précipice? s’échappent en quelque sorte du bâtiment à travers le toit. Les câbles porteurs sont orientés vers le ciel, comme si l’aiguille des heures indiquait le onze sur un cadran de montre. Techniquement parlant, la pente s’élève à 159,4 %: un record. Pendant le trajet, on a le nez collé à la vitre et l’on fixe les rochers nus. Ici et là, de l’eau jaillit de la paroi. 775 mètres de dénivelé sont avalés en quatre minutes. Le restaurant tournant de James Bond Mürren et son précipice. Il existe de magnifiques anciennes affiches publicitaires qui jouent avec ce frisson. Un minuscule village baigné par le soleil, perché au sommet d’un rocher ténébreux. Mais à part ça? Pour les personnes qui vivent ici, la proximité de l’abîme semble ne pas poser de problème. Elles décrivent «leur» Mürren comme le plus bel endroit sur terre, évoquent le calme qui règne dans ce village sans voiture, la glorieuse histoire du tourisme, le restaurant tournant Piz Gloria au sommet du Schilthorn et James Bond. Un des opus de la série, «Au service secret de Sa Majesté», a été tourné ici, renforçant encore la notoriété mondiale de Mürren. Mais personne ne parle du précipice. Nous devons insister. Kurt et Verena Huggler devant leur maison à Mürren. Il a été directeur de bains et hôtelier. Tous deux ont fait de la course à ski. Photo Dölf Barben Plus haut, plus grand, plus rapide, plus beau? À la recherche des records suisses qui sortent de l’ordinaire. Aujourd’hui: un lieu de tous les extrêmes. Le téléphérique du Schilthorn qui mène à Mürren est le plus raide du monde. Il est tellement raide que les cabines quittent en quelque sorte la station inférieure par le toit. Photo Dölf Barben Revue Suisse / Juillet 2026 / N° 3 16 Reportage

«Et cette sensation ne m’a pas quitté.» Au début, il s’est tout de même demandé comment des gens avaient pu avoir l’idée de s’installer sur cet à-pic. Entre-temps, il s’est habitué au précipice. Il en est allé de même avec le parapente, qu’il a pratiqué pendant un moment. Lorsqu’il s’est élancé pour la première fois du haut de la paroi et a pris conscience de cet immense vide au-dessous de lui, une angoisse terrible l’a envahi. «Mais après 40 vols, on s’y fait.» Idem pour le nouveau téléphérique. Le trajet, dit-il, est spectaculaire, mais voilà bien longtemps qu’il ne se presse plus contre la fenêtre de la cabine. «Seuls les touristes le font encore.» L’à-pic continue tout de même de le fasciner. Lorsqu’il reçoit des amis en visite, il les emmène volontiers sur la via ferrata. Il s’agit d’un itinéraire qui descend la paroi rocheuse, mais sur lequel on est assuré en permanence. «Il faut le faire une fois dans sa vie», dit-il. Pour accéder à la via ferrata, on passe à côté d’une plate-forme de base-jump. Sven von Arx en pense la même chose que le montagnard Kurt Huggler: «Je me demande comment on peut faire ça.» La via ferrata près de Mürren Par exemple auprès de Kurt Huggler (81 ans). Il a grandi à Mürren, a été skieur de course, directeur de bains et hôtelier. «Si, si, avoue-t-il, quand on était petits, on descendait souvent près de l’escarpement.» Les enfants jetaient des objets dans le vide, cueillaient des fleurs rares ou s’asseyaient au bord pour contempler le vide. Ils ne racontaient pas tout à leurs parents. Et quand Kurt Huggler nous raconte le défi que se lançaient parfois les gamins, notre estomac se noue: il s’agissait de faire le «cochon pendu» sur une branche flottant au-dessus du vide. Notre interlocuteur nous rassure: il ne s’est jamais rien passé. Peut-être aussi grâce à la dissuasion des parents. Qui racontaient aux jeunes enfants qu’un méchant bonhomme équipé d’un crochet vivait dans les rochers. Et qu’il voulait les attirer dans le vide et les dévorer. En écoutant notre homme, on commence à comprendre: il considère le risque comme seul un montagnard peut le faire. Toute sa vie, il a gravi des sommets et affirme: «Je ne m’élancerais jamais sur une voie difficile sans protection.» Ainsi, il révèle aussi ce qu’il pense du base-jump. Les habitants des montagnes ont toujours conscience du danger; les familles comptent sur chacun de leurs membres. «On ne peut pas se permettre de se jeter dans la mort.» Kurt Huggler ne peut s’empêcher de rire lorsqu’il évoque un autre aspect du précipice: «Par le passé, on balançait simplement les ordures par-dessus la corniche.» Il n’y avait guère de plastique alors. Ni de déchets verts. «On les donnait à manger aux cochons.» Il s’agissait surtout de boîtes de conserve vides, de déchets encombrants, et même une fois d’une moitié de machine à glace d’un hôtel: «Un vrai spectacle!» Les déchets ne dévalaient pas jusque dans la vallée: ils s’arrêtaient sur des replats et ont été recouverts par la suite. Notre interlocuteur sourit: «On devrait creuser là un jour: on en apprendrait beaucoup sur Mürren.» «Il faut le faire une fois dans sa vie» Sven von Arx (30 ans), technicien en bâtiment et membre du conseil communal local, s’est installé à Mürren il y a six ans, complètement fasciné par la beauté du lieu et sa topographie. Sven von Arx s’est installé il y a six ans à Mürren, et reste fasciné par la situation du village. Photo Dölf Barben Le village de Mürren (à droite) est situé à 800 mètres au-dessus du fond de la vallée de Lauterbrunnen. Les habitants sont habitués à vivre au bord du vide. Photo Wikimedia Revue Suisse / Juillet 2026 / N° 3 17

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